Analyse des causes du vote d'extrême droite
Kart yokExamen des facteurs socio-économiques et culturels expliquant la montée des partis d'extrême droite en France.
Préface
Ces dernières années, les élections ont rendu pleinement visible le mal-être d'une partie de nos concitoyens dont les votes se sont largement portés sur les partis d'extrême droite. Les explications de cette situation sont nombreuses. Selon certains auteurs [1] nombre de ces électeurs seraient racistes, et ne supporteraient pas ou plus celles et ceux qui ne sont pas comme eux et les empêchent d'être «chez eux».
D'autres analystes ont attribué la montée du populisme à l'utilisation pernicieuse des réseaux sociaux par des "entrepreneurs culturels" qui attisent la colère [2].
Ces justifications, bien que non mutuellement exclusives, ont en commun de minimiser les causes profondes du ressentiment, en se concentrant sur des catalyseurs plutôt que sur les situations concrètes qui alimentent l'exaspération.
L'élection de Donald Trump en 2024 notamment, a mis en lumière la centralité des questions de travail et d'emploi.
Contexte Historique et Idéologique
Cet ouvrage met l'accent sur les transformations économiques, sociales et politiques qui ont dégradé les conditions de vie perçues par les citoyens. Un point crucial est le basculement idéologique des années 1980.
- Globalisation des économies : L'expansion de la compétitivité, la responsabilité individuelle, la stigmatisation des chômeurs et la remise en question des protections sociales ont sapé l'État-Providence.
Le Consensus de Philadelphie (Post-Seconde Guerre Mondiale)
François-Xavier Merrien a décrit le consensus de Philadelphie, fondé sur les principes suivants :
- Les individus sont vulnérables aux risques sociaux, nécessitant protection et aides.
- Société structurée par l'opposition patronat-syndicats.
- Développement inéluctable de la société salariale, justifiant une protection sociale liée au travail.
- L'État poursuit l'intérêt général, corrige les défaillances du marché.
- Conception keynésienne de l'économie : les dépenses publiques (sociales notamment) favorisent croissance et emploi.
Le Consensus de Washington (Années 1980)
Ce consensus, porté par les institutions financières internationales, est l'opposé du précédent :
- Les citoyens sont des êtres rationnels et responsables, faisant des calculs d'opportunités.
- La société est composée d'individus, non de classes.
- La politique publique doit aider les défavorisés à l'autonomie, les autres doivent s'assurer volontairement.
- Le marché est le meilleur alloueur de richesses et moteur de croissance.
- Les élites politiques abusent de leurs positions ; les institutions privées sont plus efficaces et moins corrompues.
- Privatisation des entreprises et institutions publiques.
- Privilégier l'assurance privée et la concurrence dans les services sociaux.
Cette période a vu les travaux de Friedrich Hayek et Milton Friedman façonner la nouvelle doxa, et Michel Foucault en a analysé les prémices [3].
Ces idées, diffusées par divers acteurs, ont eu un impact profond sur les politiques économiques et sociales, les entreprises et les conditions de vie.
Conséquences de l'Excès Néolibéral
Les excès du néolibéralisme, forme actuelle du capitalisme occidental, mènent à des catastrophes prédites par Karl Polanyi en 1944 dans La Grande Transformation [4] :
- Sociétés fragilisées par le « marché autorégulateur » se tournant vers des régimes totalitaires.
- Destruction de la nature, devenue marchandise.
- Montée des régimes autoritaires et de l'extrême droite.
- Effondrement du vivant dû au changement climatique.
Les climatologues alertent sur un réchauffement possible de plus de 4 degrés, avec des points de basculement irréversibles [5]. Leurs travaux dénoncent les hypothèses simplificatrices des modèles économiques dominants.
Appel à l'Action et au Changement de Paradigme
Il est urgent d'engager des transformations profondes de nos visions du monde et de nos politiques.
- Contrairement au slogan néolibéral « There is no alternative », des alternatives existent [6].
- Nécessité de comprendre la genèse des croyances actuelles et de proposer des voies nouvelles.
- Le changement de perspective sur la prospérité est vital.
- Transformer nos politiques passe par une refonte de nos représentations, notamment des relations humains-nature.
- Rompre avec l'idée d'un humain transcendant la nature pour adopter un paradigme de respect, d'amour et de soin (Aldo Leopold, 1949).
- Inspiré par la Fable des abeilles de Bernard Mandeville (XVIIIe siècle), qui a transformé des vices en vertus économiques, nous devons opérer un basculement de valeurs similaire, renouant avec la sobriété et la modération [7].
- Créer des récits convaincants pour une société sobre, axée sur la coopération [8], la satisfaction des besoins essentiels, et un travail porteur de sens.
Implémentation du Changement
Le changement ne se fait pas spontanément :
- Exemple de la révolution scientifique (XVIe-XVIIIe siècle) : Les écrits de Francis Bacon et René Descartes n'ont pas suffi, il a fallu des "entrepreneurs culturels", la circulation des idées, et une élite pour diffuser le savoir [9].
- Susciter des passions positives [10], montrer les avantages de la transformation (amélioration des conditions de vie, santé, bien-être).
- S'inspirer de Spinoza pour promouvoir les passions joyeuses qui augmentent notre capacité d'agir, face aux "ingénieurs du chaos" [11].
Enjeux Actuels et Structure de l'Ouvrage
Nous devons organiser un basculement de valeurs vers la sobriété et le suffisant, renouant avec la juste mesure et le refus de la chrématistique.
- Appel à une alliance des scientifiques du climat et des sciences humaines pour créer une nouvelle science interdisciplinaire axée sur les "points de basculement".
- Nécessité d'ingénieurs, permaculteurs, agroécologistes et politiques visionnaires (ex: Sicco Mansholt [12]) pour la reconversion écologique.
L'ouvrage explore les voies de sortie de trois crises majeures : la crise du travail, la crise de l'État-Providence et la crise écologique.
Les entreprises doivent redéfinir leur vocation, leur organisation et leur gouvernance pour être plus démocratiques et durables. L'Union Européenne est essentielle pour une transition juste.
L'ouvrage est structuré en quatre parties :
- Panorama des conditions de travail et leur évolution.
- Analyse des théories remettant en cause le plein-emploi et les politiques pour le retrouver.
- Cadre des transformations possibles via l'Europe sociale, l'égalité femmes-hommes et le renouvellement de l'État-Providence.
- Justification de l'urgence de la reconversion écologique et abandon du fétichisme de la croissance.
Il vise à dessiner les contours d'une société désirable, axée sur le plein-emploi des capacités, la démocratisation de la production, le sens du travail et un État-Providence fort, guidé par l'impératif de Hans Jonas [13].
Bonne lecture !
[1] Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l'extrême droite, Seuil, 2024.
[2] Giuliano da Empoli, Les Ingénieurs du chaos, JC Lattès, 2019.
[3] Michel Foucault, La Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Seuil, 1979.
[4] Karl Polanyi, La Grande Transformation.
[5] Sandy Trust, Sanjay Joshi, Tim Lenton et Jack Oliver, The Emperor's New Climate Scenarios Limitations and assumptions of commonly used climate-change scenarios in financial services, juillet 2023.
[6] Éric Heyer, Pascal Lokiec et Dominique Méda, Une autre voie est possible, Flammarion, 2018 ; « Champs », 2020.
[7] Référence à la Fable des abeilles de Bernard Mandeville (1714).
[8] Éloi Laurent, Coopérer et se faire confiance, Rue de l'échiquier, 2024.
[9] Joel Mokyr, La Culture de la croissance. Les origines de l'économie moderne, Gallimard, 2020.
[10] René Descartes, Discours de la méthode, 1637 ; Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide, 1627.
[11] Giuliano da Empoli, op. cit.
[12] Sicco Mansholt, La Lettre Mansholt 1972, Les Petits Matins, 2023.
[13] Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, 1990.
1. Les Français ne veulent-ils vraiment plus travailler ?
Conditions de travail : un état des lieux
Pourquoi le travail est-il devenu insoutenable pour une large partie de la population française ?
La France traverse une crise grave du travail, contredisant l'idée que les Français seraient paresseux ou que les conditions de travail ne seraient pas dégradées. Des enquêtes scientifiques le prouvent.
- Enquête DARES (Direction statistique du ministère du Travail) : Depuis 1978, une enquête septennale sur les conditions de travail, menée auprès de 25 000 actifs, révèle une dégradation continue des conditions en France.
- Intensification des rythmes : Nécessité de travailler plus vite, exigences plus fortes, contraintes marchandes accentuées.
- Impact des nouvelles technologies : Contrairement aux attentes, l'informatisation a accru le rythme des demandes, la surveillance, l'exigence de reporting et de traçabilité, ainsi que les mesures de performance. Les modifications des systèmes d'information entraînent des changements organisationnels incessants.
- Incapacité à tenir jusqu'à la retraite : La dernière enquête (2019) montre que 37 % des actifs occupés estiment ne pas pouvoir travailler jusqu'à la retraite [1].
- Les jeunes sont plus nombreux à le penser (métiers pénibles, moins d'ancienneté pour trouver un emploi plus "doux").
- Les femmes, surtout celles avec des enfants en bas âge, sont également plus nombreuses.
- Accidents du travail : La France est championne européenne des accidents du travail mortels et non mortels, un indicateur objectif et non subjectif de la pénibilité.
Comment mesurer la qualité de vie au travail en Europe ?
Les gouvernements utilisent le benchmarking pour s'inspirer des "bonnes pratiques" des pays voisins.
- Enquête européenne sur les conditions de travail : La France est souvent en queue de peloton.
- Contraintes physiques : Les Français sont systématiquement au-dessus de l'Allemagne, Danemark, Pays-Bas et de la moyenne européenne pour des situations telles que des postures douloureuses, le port de charges lourdes, ou l'exposition à des produits toxiques (critères de pénibilité supprimés par les ordonnances travail de 2017).
- Pénibilité émotionnelle et discriminations : Les Français, et surtout les Françaises, subissent davantage de situations perturbantes émotionnellement et de discriminations au travail.
- Intensité du travail : Travail dans des délais stricts, manque de soutien des collègues. Les Français sont moins consultés sur les objectifs et influencent moins les décisions importantes.
- Présentéisme : Contrairement aux stéréotypes, les Français travaillent souvent sur leur temps libre pour répondre aux exigences professionnelles.
- Perception du travail comme menace pour la santé : 39 % des Français contre 31 % en Allemagne et 21 % au Danemark.
- Anxiété : Près d'un actif sur deux en France souffre d'anxiété, contre seulement 7,6 % au Danemark.
- Rémunération perçue : 45 % des Français se sentent bien payés, contre 68 % des Allemands.
- Emplois "tendus" : 40 % des Français sont dans un emploi tendu (exigences élevées, moyens limités), contre 30 % des Européens et 24 % des Allemands.
Une grave crise du travail en France nécessite des remèdes urgents, et cette situation est liée à la question de l'emploi des seniors.
Comment augmenter l'emploi des seniors ?
L'impératif du « vieillissement actif » (augmentation de l'emploi des seniors) est devenu central en Europe depuis les années 2000. Il constitue une alternative et un complément au recul de l'âge de départ à la retraite.
- Enjeux financiers : Une hausse de dix points du taux d'emploi des 55-64 ans permettrait d'« équilibrer les comptes » des retraites d'ici 2032. Actuellement, 56 % de cette tranche d'âge est en emploi.
- Prévenir la précarité : Augmenter ce taux est crucial pour éviter que le recul de l'âge légal n'augmente la précarité (chômage, invalidité, RSA) pour ceux qui ne peuvent pas continuer à travailler. La réforme de 2010 (60 à 62 ans) a montré un allongement du « sas de précarité », surtout chez les ouvriers.
- Actions nécessaires :
- Sensibiliser les entreprises : Convaincre ou obliger les entreprises à valoriser les travailleurs expérimentés en rendant plus difficile leur séparation.
- Réflexion sur l'organisation du travail : Permettre aux seniors de se maintenir en emploi nécessite de repenser le travail. Les chercheurs du CREAPT (Centre de recherches sur l'expérience, l'âge et les populations au travail) ont mis en évidence les méfaits du modèle « de la hâte » sur la qualité de l'emploi [2].
- Intensification du travail : La proportion de travailleurs dont le rythme est imposé par des délais très courts a fortement augmenté. Ce « travail pressé » est particulièrement nocif pour les plus âgés.
- Ralentir le rythme : Désintensifier le travail et valoriser le « travail bien fait » est essentiel pour maintenir les seniors en emploi et sortir de la crise du travail. L'économiste Jean Gadrey propose de substituer aux gains de productivité des gains de qualité et de durabilité.
Comment revaloriser les métiers du lien ?
Les métiers du soin (care), essentiels et largement occupés par des femmes, sont souvent précaires et mal rémunérés. Ils deviennent de plus en plus indispensables.
- Rapports parlementaires et ouvrages : Des rapports (Bonnell/Ruffin, Erhel/Moreau-Follenfant) et ouvrages (Vincent Jarousseau, Les Femmes du lien [3]) ont souligné le caractère essentiel et précaire de ces métiers (assistantes maternelles, aides à domicile, aides-soignantes, etc.).
- Mauvaises conditions de travail :
- Salaires très bas (ex: aides à domicile à moins de 9 000 euros annuels nets [4]).
- Fréquence élevée des accidents du travail et maladies professionnelles.
- Temps partiel fréquent, salaires horaires faibles, horaires fragmentés et peu compatibles avec la vie de famille. Temps de déplacement et de préparation souvent non rémunérés.
- Fortes charges émotionnelles liées à la prise en charge de personnes vulnérables.
- Explication des inégalités : Ces métiers, majoritairement féminins, sont souvent sous-rémunérés car les compétences mobilisées sont considérées comme « naturelles » et similaires au travail domestique, contrairement aux compétences techniques masculines [5].
- Pistes de revalorisation :
- Hausse des rémunérations et revalorisation des grilles salariales.
- Prise en compte de l'ensemble du temps de travail.
- Modification de l'organisation du travail pour garantir des temps pleins et des moments d'échange.
- Révision des grilles de classification pour reconnaître l'existence et la valeur des compétences techniques (relationnelles et posturales) dans ces métiers.
Pourquoi les conditions de travail des hommes et des femmes sont-elles différentes ?
L'enquête française sur les conditions de travail (2019) et l'étude de Karine Briard [6] révèlent des différenciations marquées.
- Difficultés d'analyse :
- Non-mixité des métiers : Huit métiers sur dix sont majoritairement masculins ou féminins.
- Tâches différentes au sein d'un même poste.
- Différenciation des expositions :
- Les hommes sont plus exposés aux sollicitations physiques (port de charges lourdes, environnements hostiles, bruit, poussière), notamment dans les secteurs de la construction et de l'industrie manufacturière.
- Les femmes sont plus exposées aux sollicitations psychosociales (contraintes d'organisation du temps, exigences émotionnelles, faible latitude décisionnelle).
- Impact dans les métiers mixtes : Même dans ces métiers, les femmes sont plus confrontées aux conflits de valeurs, au manque d'autonomie, à l'intensité du travail, à un manque de soutien et de reconnaissance. Elles doivent plus souvent se dépêcher ou répéter des gestes, ce qui entraîne des troubles musculosquelettiques.
- Charge mentale : Les femmes ont plus fréquemment une charge mentale importante, tout en bénéficiant de moins de reconnaissance et d'autonomie.
- Aménagement du temps de travail :
- Les hommes travaillent plus de 40 heures/semaine, sont plus souvent joignables en dehors de leurs heures, ont des horaires décalés et moins prévisibles.
- Les femmes travaillent plus le week-end, ont des horaires rigides et moins négociés.
- Secteurs féminisés : Les métiers majoritairement féminins (agents d'entretien, aides-soignants, aides à domicile) présentent des conditions dégradées (horaires rigides, pénibilité physique, charge mentale, comportements hostiles).
- Risque de job strain : Forte demande psychologique couplée à une faible latitude décisionnelle, affectant la santé mentale, plus présent dans les professions féminines.
Un grand plan d'amélioration des conditions de travail est nécessaire pour tous.
Les jeunes sont-ils vraiment paresseux ?
Les stéréotypes sur une « génération Z » nomade et désengagée du travail sont répandus, mais les enquêtes permettent d'affiner cette vision [7].
- Origine des étiquettes générationnelles : Attribuées par le marketing (Génération X, Y, Z), souvent sans fondement scientifique. Douglas Coupland (Génération X, 1991) ou Charles Hamblett et Jane Deverson (Generation X, 1964) sont cités.
- Distinction des générations : Peut être due à des événements historiques partagés ou à des changements de valeurs (ex: valeurs « post-matérialistes » chez les jeunes des pays riches selon Ronald Inglehart).
- Relativisation des discours marketing : François Pichault et Mathieu Pleyers (Pour en finir avec la génération Y, 2010) appellent à la prudence face aux discours managériaux sur la spécificité des jeunes [8]. Les études montrent que les réalités sont plus complexes et que la précarité affecte de nombreux jeunes, rendant les préoccupations économiques très présentes.
- Caractéristiques attribuées à la génération Z : Agilité technologique, non-conformisme, recherche d'épanouissement personnel, individualisme, matérialisme, nomade, désengagée. Elle est accusée de ne pas valoriser le travail, de privilégier les loisirs et les avantages (horaires flexibles, congés).
Pourquoi la génération Z n'est pas si différente des autres ?
Selon un rapport du CRÉDOC pour l'INJEP (novembre 2023) [9], le rapport au travail des jeunes (15-30 ans) est très similaire à celui de leurs aînés (31-50 ans).
- Travail comme moyen de subsistance ou d'épanouissement :
- 57 % des moins de 30 ans et 62 % des plus de 30 ans y voient "un moyen de gagner sa vie".
- 31 % des moins de 30 ans et 29 % des plus de 30 ans y voient "une source d'épanouissement et de fierté".
- Les jeunes sont donc légèrement moins matérialistes/utilitaristes, mais la différence est minime.
- 12 % des moins de 30 ans et 9 % des plus de 30 ans considèrent le travail comme source de souffrance.
- Critères de choix d'emploi :
- Le niveau de rémunération est le premier critère pour les jeunes (68 %) comme pour les plus de 30 ans (74 %).
- Les jeunes hommes accordent plus d'importance à ce critère que les jeunes femmes.
- La conciliation vie pro/vie perso arrive en deuxième position pour les deux groupes (52 % et 53 %), une préoccupation croissante liée à l'augmentation du taux d'emploi féminin.
- L'intérêt du travail est le troisième critère. Les jeunes sont plus nombreux à vouloir des responsabilités (58 % vs 46 %).
- Raisons de quitter un emploi : Identiques pour toutes les générations (stress, charge de travail élevée, mauvaises relations hiérarchiques ou collégiales).
- Diversité intragénérationnelle : Les différences sociodémographiques (genre, CSP) sont plus importantes que celles entre générations. Par exemple, 66 % des jeunes ouvriers voient le travail comme un moyen de gagner sa vie, contre 53 % des jeunes cadres.
Pourquoi la jeunesse n'est qu'un mot ?
Selon Pierre Bourdieu (1980), le concept de « jeunesse » est un abus de langage, masquant des réalités sociales hétérogènes entre « héritiers » et « jeunes sans avenir » [10].
- Prolongation du temps scolaire : A brouillé les frontières, créant des attentes de promotion sociale chez les classes populaires qui ont été déçues (Stéphane Beaud, 80 % au bac... et après ? [11]).
- Données récentes (INJEP 2023, CEREQ, CRÉDOC) :
- La massification scolaire n'a pas conduit à une démocratisation scolaire.
- Le taux de chômage des jeunes est 2,5 fois plus élevé que celui de l'ensemble de la population active (17,6 % vs 7,4 %).
- Il varie fortement selon le niveau de diplôme (plus de 45 % pour les sans diplôme, 9,8 % pour les diplômés du supérieur).
- Plus de la moitié des 15-24 ans ont des contrats précaires (CDD, intérim, apprentissage).
- Le fossé social persiste : les enfants de milieux modestes accèdent peu aux filières prestigieuses du supérieur long.
- Reproduction des inégalités : La France est un pays de forte reproduction des inégalités sociales et scolaires (François Dubet, 2016) [12].
Pourquoi parle-t-on de NEETs ?
Le terme NEETs (Neither in Employment nor in Education or Training) désigne les jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation.
- Situation en France (2021) : 1,4 million de jeunes (12,8 % des 15-29 ans) étaient NEETs, légèrement moins que la moyenne européenne (13,1 %).
- 45 % étaient au chômage BIT.
- 24 % faisaient partie du halo du chômage.
- 31 % ne cherchaient pas à travailler.
- Comparaison européenne : Un rapport de Bernard Gazier et collaborateurs (2023) [13] analyse les transitions école-travail dans cinq pays (Allemagne, Autriche, Danemark, Suisse, France).
- La France a un taux de NEETs plus élevé (12,8 %) que le Danemark (8,3 %) et l'Allemagne (9,2 %), et surtout la Suisse (6,3 % en 2020).
- Composition des NEETs : En France, près d'un quart sont des chômeurs longue durée, ce qui est moins le cas dans les autres pays où la majorité sont des chômeurs de courte durée ou de jeunes mères de famille.
- Les systèmes allemand et suisse, basés sur le système dual (apprentissage théorique et pratique), sont plus performants.
- Le système suisse est salué pour sa gouvernance « par accords » entre la Confédération, les cantons et les partenaires sociaux.
- Le modèle allemand combine apprentissage et formation de qualité.
- L'Autriche garantit une place éducative ou de formation aux jeunes décrocheurs.
- Le système français, axé sur les apprentissages théoriques, mène à des transitions école-travail plus longues.
- Critique du système dual : Bien que critiqué pour sa segmentation précoce entre culture générale et enseignement professionnel, l'étude suggère de réinterroger le système éducatif français.
Comment les jeunes font-ils face aux crises ?
Les jeunes accordent de l'importance au travail, mais leurs conditions d'insertion et d'emploi sont difficiles, aggravées par d'autres crises.
- Crise du logement : Augmentation des prix, difficulté d'accès au logement, forçant de nombreux jeunes à rester chez leurs parents. Impact sur les études et la mobilité (Yaëlle Amsellem-Mainguy, Les Filles du coin [14], ou Nicolas Mathieu pour les ruraux [15]).
- Crise sanitaire et santé mentale : La pandémie a fortement impacté la santé mentale des jeunes (angoisses, stress, tentatives de suicide, surtout chez les jeunes filles). Plus de 20 % des 15-24 ans ont connu un épisode dépressif en 2021.
- L'isolement social, les incertitudes sur l'avenir, et la précarité ont exacerbé ces problèmes.
- Crise écologique : Réduit l'horizon des jeunes, qui craignent des conditions de vie difficiles et s'interrogent sur l'intérêt de travailler.
- Engagement environnemental : Bien que certains rejoignent l'industrie non écologique, une partie significative (7 jeunes sur 10) envisagent de refuser des postes dans des entreprises qui n'intègrent pas suffisamment les enjeux environnementaux.
- Conclusion : Les jeunes ne sont pas paresseux ou désengagés. Leurs attentes légitimes n'ont pas été satisfaites, d'où une désillusion. Il est impératif de créer des emplois qui permettent aux jeunes de participer à la réparation du monde.
[1] Mikael Beatriz, « Quels facteurs influencent la capacité des salariés à faire le même travail jusqu'à la retraite ? », 9 mars 2023.
[2] Corinne Gaudart et Serge Volkoff, Le Travail pressé. Pour une écologie des temps du travail, Les Petits Matins, 2022.
[3] Vincent Jarousseau, Les Femmes du lien. La vraie vie des travailleuses essentielles, Les Arènes, 2022.
[4] Rapport sur la reconnaissance et la valorisation des travailleurs de la « deuxième ligne » (Christine Erhel et Sophie Moreau-Follenfant).
[5] Se réfère aux travaux de Florence Jany-Catrice, Nicole Gadrey, Martine Pernod-Lemattre, Rachel Silvera, Séverine Lemière, Christelle Avril.
[6] Karine Briard, « Conditions de travail et mixité : quelles différences entre professions, et entre femmes et hommes ? », 19 janvier 2023.
[7] Le rapport des jeunes au travail en 2023 : Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire (INJEP).
[8] François Pichault et Mathieu Pleyers, « Pour en finir avec la génération Y. Enquête sur une représentation managériale », Annales des Mines, Gérer & comprendre, n° 108, juin 2012.
[9] Rapport du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (CRÉDOC) pour l'INJEP, novembre 2023.
[10] Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Éditions de Minuit, 1980.
[11] Stéphane Beaud, 80 % au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte, 2002.
[12] François Dubet, « Égalité des chances scolaires : le paradoxe français », Après-demain, n° 38, Éditions Fondation Seligmann, 2016.
[13] Bernard Gazier et collaborateurs, janvier 2023 (non explicitement cité mais inféré du contexte).
[14] Yaëlle Amsellem-Mainguy, Les Filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural, Les Presses de Sciences Po, 2021.
[15] Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018.
Chômeurs et politiques d'emploi
Pourquoi existe-t-il une politique de l'emploi ?
À l'origine, l'assurance du plein-emploi relevait de la politique économique, sous l'influence des théories keynésiennes.
- Théorie keynésienne : L'État doit absorber les chocs conjoncturels et injecter des dépenses publiques pour assurer le plein-emploi des facteurs de production par des interventions contracycliques.
- Années 1960 - Restructurations économiques : La création du Marché commun entraîne des transferts massifs de main-d'œuvre et une augmentation du chômage de restructuration. Il devient nécessaire d'accroître la mobilité de la main-d'œuvre.
- Émergence de la politique de l'emploi : Elle vise à accompagner les restructurations en soutenant la mobilité, en garantissant les chômeurs et en favorisant l'adaptation de la main-d'œuvre.
Principaux instruments mis en place
- 1958 - Régime d'assurance chômage : Créé suite à l'invitation du général de Gaulle, géré par l'Unédic (organisations patronales et syndicales) pour limiter les effets du chômage et favoriser une recherche d'emploi rationnelle. Les conventions déterminent cotisations, durée et montant des prestations.
- 1963 - Fonds national pour l'emploi (FNE) : Facilite les restructurations industrielles.
- 1967 - Agence nationale pour l'emploi (ANPE) : Centralise les offres et demandes d'emploi, accueille et oriente les demandeurs, fournit des statistiques.
Basculement Post-Chocs Pétroliers
- Augmentation du chômage : La barre du million de demandeurs d'emploi est franchie en 1977, deux millions en 1982.
- Remise en cause des politiques keynésiennes : Considérées comme inefficaces en économie ouverte, elles cèdent la place à des politiques d'emploi spécifiques.
- Politiques de traitement social du chômage : Déploiement de contrats aidés (secteur marchand ou non marchand), pré-retraites (années 1980), mesures pour les jeunes (TUC, CES) et chômeurs de longue durée. Le décompte des chômeurs devient un enjeu politique majeur.
Comment compte-t-on les chômeurs ?
La catégorie de chômeur a émergé fin XIXe siècle avec celle de travailleur salarié (Bénédicte Reynaud, L'Invention du chômage [1]). Les définitions officielles ont évolué, notamment avec l'apparition de formes atypiques d'emploi.
- Sources de mesure du chômage :
- Statistique administrative de Pôle emploi (France Travail) :
- En 1992, création de 8 catégories (distinguer activité réduite ou non).
- Depuis 2008, 5 catégories : A (sans emploi), B (activité réduite courte), C (activité réduite longue), D et E (dispensés de recherche d'emploi active).
- Publication trimestrielle de la catégorie A depuis 2018.
- Enquête Emploi de l'INSEE :
- Permet des comparaisons internationales selon les règles du BIT (Bureau international du travail).
- Un chômeur BIT : 15 ans ou plus, sans emploi durant une « semaine de référence », disponible dans les deux semaines, et ayant recherché activement un emploi ou en ayant trouvé un dans les quatre dernières semaines.
- Statistique administrative de Pôle emploi (France Travail) :
- Différences entre sources : Les chiffres de France Travail et de l'INSEE peuvent différer car tous les inscrits à France Travail ne correspondent pas aux critères BIT (halo du chômage), et inversement.
- Remise en cause des politiques spécifiques d'emploi (fin des années 1980) : L'étude sur l'emploi de l'OCDE (1994) dénonce les rigidités du marché du travail, conduisant à des politiques d'allégement des cotisations sociales et du droit du travail.
Comment le chômage est-il devenu volontaire ?
Les théories économiques sur le chômage ont subi un changement radical, passant d'une conception involontaire à une conception volontaire.
- Théorie de Keynes : Le chômage est principalement involontaire, dû à une insuffisance de la demande effective. Les dépenses publiques, notamment des prestations aux individus à forte propension à consommer, sont recommandées pour stimuler l'économie [2].
- Remise en cause aux États-Unis (années 1970) :
- Critique de la « guerre contre la pauvreté » (Johnson) et des prestations sociales inconditionnelles par les Républicains (Nixon).
- Développement de l'idée que les prestations désincitent au travail et créent une dépendance.
- Le terme « workfare » (distribuer des aides sous condition de travail) est introduit par Nixon, puis repris par Bill Clinton et Tony Blair.
- Influence du monétarisme : Les monétaristes (Milton Friedman) remettent en cause la théorie keynésienne, l'accusant de générer de l'inflation.
- Nouvelle conception du chômage : Promue par les instances internationales (OCDE).
- Le chômage s'explique par un différentiel entre la productivité marginale des individus et le coût marginal du travail.
- Le « coin socio-fiscal » (différence entre salaire net et coût total pour l'entreprise) est pointé.
- Le coût du travail est jugé trop élevé, les salaires trop rigides, la protection de l'emploi trop forte.
- Chômage volontaire et structurel : Les chômeurs ne sont pas employés car leur coût est supérieur à leur productivité et les règles entravent l'adaptation de la main-d'œuvre. L'OCDE soutient que la baisse des salaires et la flexibilisation du marché du travail (réformes structurelles) sont les solutions.
- Obstacles à l'emploi : Le SMIC, les procédures de licenciement, les syndicats, l'indemnisation chômage sont considérés comme des entraves à l'allocation naturelle des emplois.
- Réformes clés : Les réformes de l'indemnisation du chômage deviennent centrales dans les années 1990 et 2000 (Royaume-Uni, Allemagne, France).
Pourquoi les réformes de l'indemnisation du chômage se succèdent-elles ?
L'architecture de protection contre le chômage de masse a toujours été problématique, accentuant l'idée d'une désincitation au travail.
- Limites du régime d'assurance : La couverture est réduite en période de crise car les cotisations n'augmentent pas suffisamment, ce qui n'est pas contracyclique. Le régime de solidarité de l'État ne couvre pas non plus tout le monde.
- Proportion de chômeurs non indemnisés : Élevée, particulièrement pour les jeunes et ceux qui ont peu travaillé. Le RMI/RSA a souvent servi de « troisième composante ».
- Théories de la désincitation au travail : L'idée que les allocations chômage incitent à rester au chômage et à rechercher moins activement un emploi s'est développée. Les allocations modifieraient l'arbitrage travail/loisir.
- Réformes successives :
- Renforcement des sanctions : Contre les chômeurs ne recherchant pas activement ou refusant des emplois.
- Mécanismes : Allocations dégressives, révision de durée et montant des allocations.
- Récentes réformes en France :
- Augmentation de la durée de travail nécessaire (6 mois sur 24 au lieu de 4 sur 28).
- Allocation dégressive pour les hauts revenus.
- Changement du calcul du salaire journalier de référence.
- Diminution d'un quart du montant de l'allocation si le taux de chômage national est inférieur à un seuil donné.
- Exemples européens :
- Allemagne (années 2000) : Réformes Schröder pour encourager les chômeurs longue durée à accepter des emplois à bas salaires.
- Royaume-Uni : Politique de « workfirst » (mieux vaut un mauvais emploi que pas d'emploi du tout).
- Résultats ambigus : Si certains retrouvent un emploi (souvent de piètre qualité), d'autres sont découragés et disparaissent des radars. La sélectivité du marché du travail est en contradiction avec l'idée qu'un demandeur d'emploi doit retrouver un poste rapidement.
- Alternatives : Les politiques visant le maintien des compétences, l'anticipation de la déqualification et des reconversions seraient moins perverses.
Pourquoi la loi « pour le plein-emploi » pourrait ne rien régler ?
La loi de 2023 sur le plein-emploi exige désormais au moins quinze heures d'activité hebdomadaire pour les allocataires, en rupture avec l'esprit du RMI (1988) qui considérait l'insertion comme un « impératif national ».
- Conditions et contreparties :
- La durée peut être minorée pour des raisons spécifiques (handicap, santé, garde d'enfants de moins de 12 ans), mais ces cas sont rares et soumis à un examen rigoureux.
- Le contrat d'engagement entre l'allocataire et France Travail n'est plus réciproque.
- Objectifs de la politique :
- Lutter contre la fraude et le travail au noir.
- Obliger les personnes aptes à travailler à prouver qu'elles méritent l'aide et les inciter à reprendre un emploi.
- Aider les personnes éloignées de l'emploi à renouer avec l'activité en levant les « freins à l'emploi ».
- Expériences des politiques de workfare (États-Unis, Allemagne, Royaume-Uni) :
- Certains retrouvent des emplois (souvent de mauvaise qualité).
- D'autres, découragés, ne demandent plus l'allocation et augmentent les cas de non-recours.
- Risques et exigences :
- Nécessite que la collectivité puisse trouver des activités pour tous, évitant les écueils du « travail forcé » ou de l'« État employeur en dernier ressort ».
- Exige une forte coordination du réseau France Travail avec les départements, des moyens humains et des crédits suffisants pour l'insertion et la formation.
- Un nombre suffisant d'emplois aux conditions de travail soutenables et bien rémunérés doit être proposé.
- Conséquences potentielles : Sans ces conditions, cette politique pourrait rendre impossibles les arrangements de survie de centaines de milliers de personnes et mener à des situations comparables aux ateliers nationaux de 1848, causant des troubles sociaux.
[1] Robert Salais, Nicolas Baverez et Bénédicte Reynaud, L'Invention du chômage, PUF, «Quadrige», 1999.
[2] Christine Erhel et Hélène Zajdela, « Que reste-t-il de la théorie du chômage de Keynes ? », L'Actualité économique, vol. 79, mars-juin 2003, p. 163-177.
2. Quelles politiques au service du plein-emploi ?
Le néolibéralisme contre les politiques sociales
Qu'est-ce que le néolibéralisme ?
Le néolibéralisme, étudié par Michel Foucault dans Naissance de la biopolitique [1] et François Denord dans Le Néolibéralisme à la française [2], a deux ancrages principaux.
- Ancrage allemand : Lié à la République de Weimar, la crise de 1929, la critique du nazisme et la reconstruction d'après-guerre.
- Ancrage américain : En réaction au New Deal et critique l'interventionnisme fédéral et les programmes d'assistance américains.
Le néolibéralisme a en commun la critique de Keynes, de la planification et de l'interventionnisme d'État.
- L'événement fondateur (1948) : En Allemagne post-1945, Ludwig Erhard, futur ministre fédéral de l'Économie, réclame la libération des prix malgré les résistances. Selon Foucault, l'institution de la liberté économique visait à restaurer la souveraineté politique de l'Allemagne, faisant de l'économie une créatrice de droit public.
- Basculement du SPD : Le parti socialiste allemand (SPD), initialement marxiste, renonce en 1959 (congrès de Bad Godesberg) à la socialisation des moyens de production, acceptant la protection de la propriété privée. Il s'adapte aux nouvelles règles où l'économique prime sur l'État.
- Abandon de la planification (1963) : Le socialiste Karl Schiller, futur ministre, prône l'abandon de toute planification, y compris souple, la considérant dangereuse pour l'économie libérale. La gouvernementalité néolibérale prend racine.
Pourquoi les penseurs néolibéraux détestent-ils le planisme ?
Les théoriciens néolibéraux, comme Walter Eucken (ordolibéralisme), Wilhelm Röpke et Friedrich Hayek (fondateur de la Société du Mont-Pèlerin), sont profondément anti-keynésiens et marqués par le nazisme.
- Assimilation Nazisme-Keynésianisme-Planisme : Ils réussissent à associer le nazisme, le keynésianisme et le planisme [3], en faisant du planisme la cause principale de la servitude.
- Friedrich Hayek et La Route de la servitude (1944) [4] :
- Hayek alerte contre le péril que représente le rapport Beveridge (1942), qui promeut le welfare state (État-providence) et l'intervention économique de l'État pour le plein-emploi.
- Il y voit une menace pour la liberté, considérant le nazisme non pas comme un vice allemand, mais comme le résultat prévisible des idées socialistes et planistes.
- Sa critique de la planification et de l'interventionnisme étatique est développée dans Droit, législation et liberté (1973). Il distingue deux types d'ordre :
- Ordre spontané (kosmos) : Émerge de l'action humaine sans intention délibérée.
- Ordre organisé ou fabriqué (taxis) : Produit par une construction humaine délibérée.
- Selon Hayek, les capacités humaines sont trop limitées pour organiser la société de manière satisfaisante. Toute intervention directe entraîne des effets pervers. Seule l'amélioration des règles pour un ordre spontané est légitime.
- Le marché libre est le seul moyen de coordonner les actions individuelles sans contrainte et le fondement d'une société libre, basée sur des règles de droit abstraites.
- Le rôle de l'État doit être de garantir ce cadre abstrait, sans intervention directe dans l'économie.
Le néolibéralisme est-il la poursuite du libéralisme par d'autres moyens ?
Michel Foucault, dans Naissance de la biopolitique, nuance la filiation entre libéralisme classique et néolibéralisme.
- Libéralisme classique (XVIIIe-XIXe siècles) : Demandait à l'État de ne pas empiéter sur le marché, prônant le laissez-faire.
- Néolibéralisme : Va plus loin, considérant que le problème vient de la croissance du pouvoir étatique (nazisme, keynésianisme, planisme). Le marché doit être non seulement la limite de l'État mais aussi le principe de sa régulation interne.
- La concurrence comme objectif : La concurrence n'est pas naturelle mais un objectif qui exige une politique active et vigilante de la part de l'État. Il ne s'agit plus de laissez-faire mais d'une intervention permanente pour maintenir un ordre concurrentiel régulateur.
- État sous surveillance du marché : Foucault affirme qu'il faut un État sous la surveillance du marché, plutôt qu'un marché sous la surveillance de l'État.
- Colloque Walter Lippmann (1938) : Ce colloque, réunissant libéraux et néolibéraux (Röpke, Hayek, Mises, Rueff, Aron), a cristallisé les propositions néolibérales. La phrase « La liberté du marché nécessite une politique active et extrêmement vigilante » est emblématique.
- Rôle de l'État : L'intervention doit se limiter au cadre du marché pour maintenir un ordre concurrentiel.
- Actions autorisées :
- Actions régulatrices : Visent la stabilité des prix et la lutte contre l'inflation, mais pas le pouvoir d'achat ou le plein-emploi.
- Actions ordonnatrices : Agissent sur le cadre du marché.
Cette approche remet radicalement en cause toute la politique sociale issue de Keynes et Beveridge.
Quelle politique sociale pour le néolibéralisme ?
Michel Foucault examine, dans son cours du 14 février 1979, les critiques néolibérales de la politique sociale.
- Consensus pré-néolibéral (années 1950) : La politique sociale visait à :
- Produire une péréquation de l'accès aux biens.
- Contrer les inégalités générées par les processus économiques.
- Socialiser certaines consommations et transférer des revenus en fonction de la croissance.
- Remise en cause néolibérale :
- Objectif d'égalité : Une politique sociale ne doit pas viser l'égalité, mais laisser jouer l'inégalité comme régulateur. Seul un minimum vital est admis pour ceux qui ne peuvent subvenir à leurs besoins.
- Instrument de politique sociale : La privatisation remplace la socialisation de la consommation et des revenus. Chacun doit s'assurer individuellement.
- Croissance économique comme seule politique sociale légitime : C'est la croissance qui doit permettre aux individus d'atteindre un niveau de revenus suffisant pour des assurances privées, l'accès à la propriété et la capitalisation individuelle/familiale, afin de couvrir les risques.
- « Économie sociale de marché » : Ce concept, promu par un conseiller du chancelier Erhard, visait à privatiser les mécanismes d'assurance. Bien que non pleinement appliquée en Allemagne, cette approche de politique sociale privatisée est présente dans les politiques néolibérales actuelles.
- Basculement de la France vers le néolibéralisme (cours du 7 mars) :
- Avant 1976, la France poursuivait un objectif de redistribution et de plein-emploi via la Sécurité sociale financée par les cotisations (considérées comme salaire différé).
- En 1976, un rapport de l'ENA critique la Sécurité sociale, la considérant coûteuse (augmente le coût du travail, cause du chômage) et source de distorsion des revenus. L'objectif de la Sécurité sociale ne doit pas être économique mais doit rester économiquement neutre.
- Valéry Giscard d'Estaing (1972) défendait déjà la dissociation entre les besoins de l'expansion économique et le souci de solidarité.
- L'impôt négatif (Lionel Stoléru) incarne cette politique néolibérale qui refuse de modifier la structure des revenus.
Le néolibéralisme et la fin du plein-emploi
Le projet d'impôt négatif (1974, Stoléru et Stoffaës) est une allocation ciblée sur les plus démunis, révolutionnant la protection sociale sans redistribution générale.
- Traitement des effets, non des causes : Ce dispositif traite les effets de la pauvreté sans s'attaquer à ses causes, évitant ainsi toute véritable redistribution générale des revenus.
- Sécurité par le bas : Il assure une sécurité minimale tout en laissant les mécanismes de marché et de concurrence agir dans le reste de la société. Chacun devient une « entreprise » pour lui-même.
- Population flottante et réserve de main-d'œuvre : Foucault prédit une population « infra et supra liminaire », mobile entre assistance et marché, constituant une réserve de main-d'œuvre pour une économie ayant renoncé au plein-emploi.
- Conclusion de Foucault : Ce système, ébauche des politiques de Raymond Barre et Valéry Giscard d'Estaing, rompt avec l'objectif de plein-emploi. Il radicalise la doctrine ordolibérale : la politique sociale ne doit pas interférer avec le mécanisme économique, mais simplement aider ceux qui en ont besoin, quand ils en ont besoin, à l'antipode du projet du Conseil National de la Résistance (CNR).
Quel avenir pour l'entreprise ?
La fonction traditionnelle de l'entreprise (maximisation du profit pour les actionnaires, selon Milton Friedman) est de plus en plus remise en question. L'entreprise est perçue comme devant servir d'autres parties prenantes et rendre des comptes sur son impact.
- Questions clés : Comment l'entreprise peut-elle remplir ses multiples fonctions, partager le pouvoir, servir l'intérêt général et contribuer à "réparer le monde" ?
Comment est née l'entreprise moderne ?
Claire Lemercier (L'Entreprise. Point aveugle du savoir ! [5]) réfute l'idée d'un passage brutal de l'artisanat à la grande entreprise industrielle. Une étape intermédiaire cruciale est celle de l'entreprise en réseau prévalant du XVIIe au XIXe siècle.
- L'âge du commerce (1680-1880) : Caractérisé par l'entreprise en réseau.
- Division du travail par des chaînes de sociétés distinctes, liées par contrats.
- Production décentralisée, avec des réseaux de petites unités subordonnées à des négociants.
- Même de grandes unités (sidérurgie) étaient des juxtapositions d'ateliers.
- Conditions de travail : Les relations de travail étaient souvent basées sur le rôle de tâches (marchands confiant matières premières à des travailleurs à domicile, rémunérés à la pièce). D'où l'expression sweating system (système de la sueur), dénoncé par Marx dans Le Capital.
- Naissance de la grande entreprise moderne (vers 1880 en France) :
- Firme intégrée, produisant des produits standardisés selon les principes de la division du travail.
- Emploie un groupe délimité et stable de salariés.
- Organisée en société anonyme.
- Caractéristiques de l'entreprise chandlerienne (Alfred Chandler) :
- Capitaliste (orientée profit).
- De grande taille.
- Système de contrôle et de gestion complexe.
- Forme de société anonyme (SA).
- Rôle de la société anonyme : Initialement, les SA n'étaient pas tant privilégiées pour leur facilité de financement que pour leur caractère quasi public. Jusqu'au XIXe siècle, leur création était soumise à l'autorisation d'une autorité publique, leur conférant un label public et des obligations spécifiques (ex: compagnies de chemin de fer, en lien avec l'État et le service public).
Pourquoi la grande entreprise moderne a-t-elle été inventée ?
Ronald Coase (La nature de la firme, 1937) se demande pourquoi créer une entreprise plutôt qu'acheter sur le marché.
- Coûts de transaction vs. Coûts de coordination :
- Acheter sur le marché implique des coûts de transaction (recherche d'information, négociation, surveillance des contrats).
- Créer une entreprise (fabriquer soi-même) génère des coûts de coordination.
- Efficacité de la firme : Une entreprise est plus efficace quand les coûts de coordination sont inférieurs aux coûts de transaction.
- Alfred Chandler (La Main visible des managers, 1977) [6] : Confirme les explications de Coase. La grande entreprise a supplanté la petite quand la coordination administrative a surpassé le marché, et lorsque le volume d'activité a rendu cette approche plus efficace.
- Facteurs de développement :
- Révolution des transports (chemins de fer) : A agrandi les marchés et permis l'intégration de la production et distribution de masse.
- Société anonyme : Permet de mobiliser l'épargne et de concentrer ressources financières, matérielles et humaines.
- Intégration verticale : Activités et travailleurs sous une autorité unique, intégrant production et travail.
- Nouveau système de pouvoir : La direction passe des capitalistes aux managers professionnels.
- Rôle des managers : La main visible des managers remplace la main invisible du marché. L'entreprise est « multidivisionnelle », avec des cadres salariés gérant chaque division.
- Séparation propriété/contrôle : Adolf Berle et Gardiner Means (The Modern Corporation and Private Property, 1932) ont montré que la dispersion de la propriété entre actionnaires a entraîné la séparation entre la propriété et le contrôle de l'entreprise, le pouvoir revenant aux managers.
Pourquoi les actionnaires ne sont-ils pas les propriétaires des entreprises et les dirigeants leurs affidés ?
Les managers ont été la cible de critiques dans les années 1960-1970.
- Critique de John Galbraith (Le Nouvel État industriel, 1967) [7] : Il reproche aux managers (technostructure) d'imposer leurs choix, d'échapper au contrôle de l'État et des actionnaires, et d'agir selon leurs propres intérêts (salaires élevés, stock-options).
- Milton Friedman (Capitalisme et Liberté, 1962, et New York Times Magazine, 1970) :
- Il affirme que la seule responsabilité des dirigeants est de maximiser les profits pour les actionnaires [8].
- Le dirigeant est l'agent des propriétaires, chargé de mener l'entreprise selon leurs désirs de profit, en respectant lois et coutumes éthiques.
- Cette vision est à l'origine de la théorie de l'agence et de la maximisation de la valeur actionnariale.
- Remise en cause actuelle : Le juriste Jean-Philippe Robé rappelle que l'entreprise n'est pas un objet de droit, donc ne peut être possédée. Les actionnaires ne possèdent que les actions, non l'entreprise ni ses actifs, et n'ont pas droit de regard sur sa conduite.
- Droit des sociétés libéralisé : Au XIXe siècle, les entreprises ont acquis les mêmes avantages juridiques que les individus, devenant de nouveaux sujets de droit (personnalité morale). Cela a permis aux sociétés commerciales d'accumuler des droits de propriété étendus.
- Privilèges sans responsabilité : Les actionnaires bénéficient des privilèges de la propriété sans être responsables des dommages causés par l'entreprise.
Comment mettre l'entreprise au service de l'intérêt général ?
L'idée que l'entreprise ne sert qu'à augmenter les profits des actionnaires (modèle shareholder) est de plus en plus contestée au profit d'un modèle stakeholder.
- Modèle stakeholder : Les autres parties prenantes (employés, fournisseurs, clients, collectivités) doivent pouvoir demander des comptes et participer au partage de la valeur.
- Raisons du changement :
- Les exigences actionnariales sont jugées néfastes à long terme (rentabilité à court terme, réduction des investissements, salaires).
- Les entreprises ne peuvent plus ignorer leurs impacts sociaux et environnementaux.
- Responsabilité sociale des entreprises (RSE) : Promue depuis les années 1990 par les organisations internationales, la RSE est l'intégration volontaire de préoccupations sociales et écologiques. Elle est mesurée par normes, labels et référentiels. (lois Grenelle I et II en France).
- Loi PACTE (2019), issue du rapport Senard-Notat :
- La société est gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité.
- L'entreprise peut se doter d'une raison d'être.
- Création du statut d'entreprise à mission (plus de 1000 en France).
- Augmentation du nombre de représentants salariés au conseil d'administration, mais très faible.
- Co-détermination (ex: Allemagne) [9] :
- Loi de 1951 (secteurs charbon/sidérurgie) : représentants des actionnaires et des salariés à parité au conseil de surveillance.
- Depuis 1952 : 1/3 des membres du conseil de surveillance pour les salariés dans les entreprises de plus de 500 salariés.
- Les conseils d'entreprise (composés des salariés) ont des pouvoirs importants.
- Manifeste travail (2020) [10] : Propose un « bicaméralisme » pour l'entreprise, mettant à égalité investisseurs en travail et apporteurs de capital.
- Forme coopérative : Considérée comme la forme la plus aboutie de gouvernement démocratique de l'entreprise, où les salariés sont aussi sociétaires.
Comment l'entreprise peut-elle devenir soutenable ?
Les jeunes diplômés, de plus en plus conscients des enjeux écologiques, remettent en question les entreprises traditionnelles, accentuant la pression pour une transformation.
- Outils de mesure et régulation :
- Les critères ESG (environnementaux, sociaux, de gouvernance) fournissent des informations aux investisseurs sur l'engagement des entreprises.
- La directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive, 2022) harmonise et renforce les obligations de reporting extra-financier pour les grandes entreprises européennes, incluant la « double matérialité » (impact financier de l'environnement sur l'entreprise, et impact de l'entreprise sur son environnement).
- Initiatives volontaires :
- Convention des entreprises pour le climat (2020) : 150 entreprises regroupées pour "rendre irrésistible la bascule de l'économie extractive vers l'économie régénérative avant 2030".
- Critique du modèle économique actuel : Volumique, extractif, insoutenable écologiquement et socialement.
- Nécessité de dépasser la RSE : Objectif de l'entreprise régénérative, qui vise à générer des impacts positifs nets pour les écosystèmes et la société.
- Défis de la régénération :
- Réduction drastique de l'empreinte carbone (scopes 1, 2, 3), incluant les émissions directes et indirectes (chaîne d'approvisionnement).
- Contribution active à la régénération du vivant.
- Impact sur les entreprises : Une véritable révolution pour les entreprises et leurs dirigeants, exigeant une "conversion".
Ce que l'intelligence artificielle fait à l'emploi
La question de la suppression des emplois par l'IA revient régulièrement, notamment avec l'avènement de ChatGPT.
Pourquoi l'intelligence artificielle ne va pas nécessairement détruire nos emplois ?
- Inquiétudes et prédictions :
Le lancement de ChatGPT a ravivé les craintes de suppression massive d'emplois, en particulier les plus qualifiés.
- L'étude de Frey et Osborne (Oxford, 2013) [11] :
- Prévoyait la suppression de la moitié des emplois aux États-Unis (702 métiers étudiés).
- Certains secteurs (éducation, santé) étaient peu risqués, d'autres (vente, administratif, transport) très exposés.
- Prédiction : 47 % des actifs américains à haut risque de chômage dans 10 à 20 ans. Ces prévisions ont été reprises globalement, provoquant une inquiétude généralisée.
- Critique de l'étude (Vendramin et Valenduc, 2019) [12] :
- L'étude d'Oxford a été réalisée « en chambre », sans tenir compte de l'organisation réelle du travail.
- Elle se base sur l'avis d'experts en robotique et IA concernant le potentiel de substitution du travail humain.
- Elle suppose que les technologies digitales peuvent automatiser les tâches routinières, manuelles, intellectuelles, mais aussi non routinières, comportant une dimension cognitive ou intuitive.
- Limites techniques de substitution (goulots d'étranglement de l'ingénierie) :
- Tâches de perception et manipulation non structurées (environnements singuliers, exigus).
- Tâches d'intelligence créative où les robots complètent l'humain.
- Tâches d'intelligence sociale (relationnelles, émotionnelles, négociation, persuasion).
- Le calcul de la probabilité de substitution tient compte de la proportion de tâches substituables et non substituables, ces dernières étant protégées par les goulots d'étranglement.
Pourquoi les études qui prédisent la fin des emplois doivent-elles être considérées avec prudence ?
Patricia Vendramin et Gérard Valenduc critiquent la conception simpliste du travail dans l'étude d'Oxford [13].
- Vision simpliste du travail : Les métiers sont réduits à des tâches interchangeables, et le potentiel d'automatisation est uniquement déterminé par les technologies.
- Réalité complexe du travail :
- Une tâche dépend d'une organisation collective, de la spécialisation ou de la polyvalence.
- Un métier est défini par son positionnement organisationnel, les compétences acquises par formation et expérience, une trajectoire et l'appartenance à un collectif de travail.
- L'organisation du travail est le fruit de rapports de force et de négociations.
- Nouvelle approche (Arntz, Gregory et Zierahn, OCDE 2016) [14] :
- Reconnaît l'hétérogénéité des tâches au sein d'un même métier et leur variation selon les emplois.
- La plupart des métiers ont des missions avec des probabilités de substitution diverses.
- Les choix d'organisation du travail par les employeurs ainsi que l'adaptation des salariés (se recentrer sur des tâches moins automatisables) sont pris en compte.
- Utilisation de la base de données de l'OCDE sur les compétences des adultes pour évaluer les tâches au niveau individuel.
- Résultat : Seulement 9 % des emplois à haut risque de substitution (contre 47 % pour Frey et Osborne).
- Divergence des prévisions : Entre 2013 et 2018, les études varient (9 % à 47 % de suppressions, 50 % de transformations).
- Rapport du Conseil d'orientation pour l'emploi (France) :
- Les métiers demandant flexibilité, adaptabilité, résolution de problèmes et interactions sociales sont en expansion et mieux préservés.
- Les performances technologiques et humaines se complètent.
- Les travailleurs se recentrent sur des tâches moins exposées à l'automatisation.
- Les métiers ne répondant pas à ces critères sont en régression et plus exposés.
Pourquoi est-il faux de dire que les robots sont en train de nous remplacer ?
L'affirmation d'un "grand remplacement" des humains par l'IA dans les médias est simpliste et occulte la réalité du travail humain [15].
- Thèse d'Antonio Casilli (En attendant les robots) [16] : L'automatisation externalise et fragmente le travail, mais ne supprime pas les humains. Elle déplace le travail vers les « tâcherons du clic ».
- Production de mégadonnées : Les données qui alimentent les grandes sociétés numériques sont produites par un processus de « tâcheronnisation » :
- Travail à la demande : Usagers produisent des données contre de faibles rémunérations.
- Micro-travail : « Robots humains » (micro-tâcherons) réalisent des tâches que l'IA ne peut pas faire (taguer images, rechercher adresses, modérer contenus). Ce travail sous-rémunéré est effectué majoritairement dans les pays du Sud. Il n'y a pas remplacement par l'IA, mais par d'autres travailleurs invisibilisés. Ex: opérateurs derrière les véhicules autonomes, travailleurs des « fermes à clic ».
- Travail social en réseaux : Utilisateurs des plateformes sociales fournissent un travail gratuit, produisant de la valeur pour les plateformes (collecte, exploitation, vente de données).
- Retour du sweating system : Ce travail à la tâche, non qualifié, à domicile et sous-payé, rappelle les pratiques du XIXe siècle (Barraud de Lagerie, Sigalo Santos, Gros dans Les Travailleurs des applis [17]).
- Rhétorique du loisir et désillusion : Certaines plateformes tentent de faire croire que la contribution est un loisir, mais les crowdworkers sont conscients de la faible rémunération.
- Conclusion : Les robots ont besoin du travail humain, qui est trop souvent invisibilisé, précarisé et sous-rémunéré.
Pourquoi peut-on parler de management par les algorithmes ?
Le travail est de plus en plus dicté par des logiciels, imposant des scripts précis et contribuant à la déshumanisation du travail.
- Exemples concrets :
- Chauffeurs VTC : Doivent respecter les trajets prescrits par l'application, sous peine de sanctions. Leur conduite est analysée et tracée.
- Postiers : Leurs tournées sont organisées par des logiciels (Nicolas Jounin, Le Caché de la Poste [18]), calculant durées et distances à la manière du taylorisme.
- Entrepôts Amazon : L'activité des ouvriers est régie par un logiciel qui évalue les performances (quantitatives et qualitatives), pouvant mener au licenciement. Le voice picking (instructions vocales via casque) standardise les gestes, privant les travailleurs d'autonomie et les faisant se sentir comme des « robots ».
- Management algorithmique étendu (Valerio De Stefano et Simon Taes) [19] :
- Contrôle inédit des travailleurs.
- Collecte et traitement massifs de données personnelles sur la vie et le travail des salariés.
- Surveillance des performances physiques (accessoires connectés qui enregistrent mouvements, rythmes, pauses).
- Contrôle de l'activité numérique (frappe clavier, historique de navigation, captures d'écran).
- Surveillance de la santé mentale : Certains dispositifs (badges sociométriques) visent à surveiller l'état mental, émotionnel et le niveau de stress.
- Gestion du personnel par l'IA : Le management algorithmique est de plus en plus utilisé pour gérer les RH, de l'embauche au licenciement, remplaçant ou assistant les superviseurs humains.
- Capitalisme de surveillance (Shoshana Zuboff, L'Âge du capitalisme de surveillance [20]) : L'économie numérique permet une surveillance généralisée, dont les GAFAM sont les principaux bénéficiaires, exploitant les traces numériques des utilisateurs.
- Urgence d'action : Il est légitime de parler de management par les algorithmes, et il est urgent d'endiguer son expansion.
Pourquoi ChatGPT n'entraînera pas le grand remplacement des humains ?
Une nouvelle étude (mars 2023) annonce l'impact de ChatGPT sur le marché du travail américain [21], mais avec prudence.
- Prédictions nuancées :
Contrairement aux prédictions alarmistes initiales, l'étude estime que 80 % de la main-d'œuvre verrait au moins 10 % de ses tâches affectées, et 19 % au moins 50 % de ses tâches affectées par les modèles linguistiques. Il ne s'agit donc pas d'une disparition massive.
- Métiers les plus affectés : Ceux impliquant la programmation ou la rédaction.
- Exemples : mathématicien, fiscaliste, analyste financier quantitatif, rédacteur, designer web, sténotypiste judiciaire, sous-titreur, relecteur, comptable, journaliste, assistant administratif.
- Les professeurs pourraient aussi être affectés, mais ChatGPT serait plutôt un assistant. Les humains produisent le contenu et sont nécessaires pour mobiliser et utiliser les synthèses.
- Le cœur du métier d'enseignant et de journaliste est de construire et vérifier des connaissances, non de les "gaver".
- Métiers les plus protégés (ne nécessitant pas de diplôme) :
L'étude indique une meilleure protection des métiers ne nécessitant pas de diplôme. Une liste variée est donnée :
- Exemples : opérateurs d'équipement agricole, athlètes, mécaniciens automobiles, maçons, cuisiniers, employés de cafétéria, barmen, plongeurs, installateurs de câble, charpentiers, peintres, plombiers, bouchers.
- S'y ajoutent les métiers du lien et de la matière : agents d'entretien, éboueurs, aides à domicile, aides-soignants, infirmiers, médecins, constructeurs, rénovateurs, agriculteurs, transporteurs, recycleurs. Ces métiers, essentiels pour la reconversion écologique, devraient même connaître un regain.
[1] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979), Seuil, 1979.
[2] François Denord, Le Néolibéralisme à la française. Histoire d'une idéologie politique, Éditions Demopolis, 2007.
[3] Se réfère à la théorie économique du planisme.
[4] Friedrich August von Hayek, La Route de la servitude, 1944, trad. fr. 1945, rééd. PUF, « Quadrige », 2002.
[5] Claire Lemercier, « Naissance de l'entreprise et formes antérieures d'organisation », dans L'Entreprise. Point aveugle du savoir ! (dir. Blanche Segrestin, Baudoin Roger et Stéphane Vernac), Éditions Sciences humaines, 2014.
[6] Alfred Chandler, The Visible Hand: The Managerial Revolution in American Business, 1977. Traduction française : La Main visible des managers, Economica, 1989.
[7] John Galbraith, Le Nouvel État industriel, 1967 ; trad. fr. Gallimard, 1968.
[8] Milton Friedman, Capitalisme et Liberté, 1962 ; et article dans le New York Times Magazine, 13 septembre 1970.
[9] Référence au rapport de Christophe Clerc (non précisé exactement, mais contextuellement lié à l'OIT).
[10] Isabelle Ferreras, Julie Battilana et neuf autres collègues, Manifeste travail, 2020.
[11] Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, « The Future of Employment : How Susceptible Are Jobs to Computerisation », 2013.
[12] Patricia Vendramin et Gérard Valenduc, « La fin du travail n'est pas pour demain », note de l'Institut syndical européen, mars 2019.
[13] Patricia Vendramin et Gérard Valenduc, op. cit.
[14] M. Arntz, T. Gregory et U. Zierahn (2016), « The Risk of Automation for Jobs in OECD Countries: A Comparative Analysis », OECD Social, Employment and Migration Working Papers, n° 189, OECD Publishing, 2016.
[15] Cette transition fait référence à l'œuvre d'Antonio A. Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil, 2019.
[16] Antonio A. Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil, 2019.
[17] Pauline Barraud de Lagerie, Luc Sigalo Santos et Julien Gros, article dans Les Travailleurs des applis, PUF, 2019.
[18] Nicolas Jounin, Le Caché de la Poste. Enquête sur l'organisation du travail des facteurs, La Découverte, 2021.
[19] Valerio De Stefano et Simon Taes, « Management algorithmique et négociation collective », Notes de prospective, Institut syndical européen, mai 2021.
[20] Shoshana Zuboff, L'Âge du capitalisme de surveillance. Le combat pour un avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir, Zulma essais, 2020.
[21] « GPTs are GPTs : An Early Look at the Labor Market Impact Potential of Large Language Models », mars 2023.
3. Faire l'Europe sociale, garantir l'égalité femmes-hommes, reconstruire l'État-providence
L'Europe sociale est-elle un mythe ?
Pourquoi l'année 1948 marque-t-elle le premier échec de l'Europe sociale ?
Selon Robert Salais (Le Viol d'Europe [1]), le congrès de La Haye (1948) visait à construire une Europe forte et autonome, mais a échoué dans sa dimension sociale.
- Trois approches de l'Europe :
- Constituante (française) : Élection d'une assemblée européenne délibérative au suffrage universel.
- Fédéraliste : Processus ascendant des corps intermédiaires vers les institutions européennes (pays fédéralistes hors Allemagne).
- Souverainiste (anglaise) : Création d'un gouvernement européen par abandon de souverainetés nationales.
- Victoire de l'approche souverainiste : Les représentants anglais, craignant une menace pour leurs intérêts mondiaux, ont orchestré une stratégie pour imposer la primauté de la perte de souveraineté nationale dans le processus européen.
- Relégation de la question sociale : Salais soutient que le travail et les travailleurs étaient quasiment absents du projet. La proposition du syndicaliste Jean Mathé (participation des travailleurs à la gestion des entreprises) a été atténuée en une simple « association » des travailleurs au développement de l'économie européenne.
- Incapacité à construire une Europe fondée sur la subsidiarité : La résolution finale renvoyait l'harmonisation des législations sociales à de futurs « objectifs ultérieurs ».
- Conséquences : Si l'Europe est d'abord économique, la libre circulation des capitaux et des marchandises avec des droits sociaux diversifiés risquait d'être fatale aux pays ayant les législations les plus développées (risque de dumping social).
- Traité de Rome (1957) : Le gouvernement français avait exigé l'harmonisation des conditions de production (législations sociales et fiscales) et une politique économique commune comme préalable. Mais seul le principe d'égalité salariale hommes-femmes a été retenu (article 119), car les différences salariales étaient considérées comme faussant la concurrence (rapport Ohlin).
Pourquoi l'Europe sociale a-t-elle réapparu dans les années 1970-1980 ?
Une nouvelle impulsion est donnée à l'Europe sociale dans les années 1970, notamment sous l'influence de la Commission européenne.
- Résolution du Conseil (1974) : Invite la Commission à proposer des mesures pour le plein-emploi, l'amélioration des conditions de vie et de travail, et la participation des partenaires sociaux. La législation sociale européenne vise désormais une meilleure protection des travailleurs.
- Réponse aux évolutions économiques : Les directives sont souvent adoptées en réaction aux restructurations des années 1970 (licenciements économiques, transferts d'entreprises, protection en cas d'insolvabilité).
- Jacques Delors et la nouvelle Commission (1985) : Un tournant majeur.
- Objectifs : Accompagner le marché unique et prévenir le dumping social. L'Acte unique européen (1986) accélère le marché unique mais est accompagné de mesures sociales pour adoucir ses effets.
- Compétence communautaire sociale : Permet d'adopter des mesures sans l'unanimité des États membres, fixant des prescriptions minimales.
- Résultat : Plus de trente textes sociaux adoptés entre 1985 et 1995 (ex: directive de 1989 sur la santé et la sécurité des travailleurs).
- Dialogue avec les partenaires sociaux : Rencontres organisées dès 1984 pour les associer à la politique.
- Interprétations contrastées :
- Pour certains, un « âge d'or » de l'Europe sociale, ouvrant la voie à des avancées (Charte communautaire des droits sociaux, Charte des droits fondamentaux de l'UE).
- Pour d'autres, l'Europe sociale n'a pas suscité d'engouement populaire. Le dialogue social européen a surtout permis une institutionnalisation du syndicalisme, donnant une légitimité à la Commission (Claude Didry) [2].
Pourquoi la Cour de justice de l'Union européenne apparaît-elle à certains comme anti-sociale ?
La Cour de justice de l'Union européenne (CJUE), créée en 1952, garantit le respect du droit de l'Union. Elle a été fortement critiquée en France au début des années 2000.
- Critiques d'Alain Supiot (Qui garde les gardiens ? La guerre du dernier mot en droit social européen) [3] :
- La CJUE cumule des pouvoirs législatifs et judiciaires sans contrôle.
- Elle a affirmé la primauté des libertés économiques sur les droits sociaux et les libertés collectives, notamment depuis les arrêts Laval et Viking (2007).
- Elle a imposé l'idée que le traité de Rome a créé un ordre juridique propre, supérieur aux constitutions nationales, principe contesté par plusieurs cours constitutionnelles nationales.
- Évolution de la jurisprudence :
- Initialement favorable aux droits sociaux : Dès 1969, la Cour a intégré les droits sociaux comme « droits fondamentaux » du droit communautaire. En 1976, elle a étendu l'interdiction de discriminations salariales hommes-femmes à toutes conventions et contrats. Morgan Sweeney rappelle son rôle pour les droits des travailleurs migrants et l'égalité femmes-hommes.
- Basculement vers les droits économiques (années 2000) : Les arrêts Viking et Laval ont affirmé la prééminence des droits économiques. Le droit de grève, bien que reconnu, a été jugé une « entrave à la libre prestation de services » et « disproportionné ». De nombreux arrêts ont suivi cette tendance.
- Voies de résolution : L'adhésion de l'UE à la Convention européenne des droits de l'homme est une piste, bien qu'encore en cours.
Comment l'Europe tente-t-elle d'amorcer un tournant social ?
L'Europe montre des signes d'un virage social, sous l'impulsion du commissaire Nicolas Schmit et du Parlement européen, malgré des résistances de certains États membres (dont la France).
- Nicolas Schmit : Vise à renforcer la dimension sociale de l'UE et soutenir les travailleurs [4].
- Progressions récentes (fin 2023) :
- Directive sur les conditions de travail des plateformes numériques : Établit une distinction entre vrais indépendants et salariés (environ 5,5 millions de personnes). Elle vise à mettre fin au dumping social des plateformes. Un accord politique (Parlement/États membres) a été signé le 13 décembre 2023, mais plusieurs États (dont la France) se sont opposés initialement [5].
- Directive sur le devoir de vigilance des entreprises (durabilité) : Accordée le 14 décembre 2023, elle oblige les entreprises à respecter les droits humains et l'environnement sur toute leur chaîne d'approvisionnement, mais exclut le secteur financier (avec le soutien de la France).
- CSRD et Règlement sur l'IA : Publiés fin 2023, ils contribuent indirectement à améliorer les conditions de travail.
- Résolution du Parlement européen (23 novembre 2023) :
- Appelle à une politique industrielle ambitieuse et à la réindustrialisation des régions.
- Investissements dans une transition écologique créatrice d'emplois de qualité (1,4 million d'emplois peu/moyennement qualifiés, 450 000 hautement qualifiés dans la rénovation énergétique).
- Préconise un cadre européen sur les températures maximales de travail, des plans de transition justes (négociés par partenaires sociaux) et un cadre harmonisé pour l'investissement d'impact.
- Le commissaire Schmit soutient l'approfondissement de la co-détermination et l'amélioration des droits des travailleurs.
Comment l'Union européenne pourrait-elle devenir plus sociale ?
Malgré des ouvrages pessimistes sur l'Europe sociale [6], des progrès significatifs ont été initiés.
- Obstacles et défis :
- Conception originelle : Certains (Robert Salais) estiment que l'UE, pensée comme un marché plutôt qu'un espace politique, rend toute amélioration difficile.
- Élargissement de 2004 : A aggravé les disparités et le dumping social.
- Inflexibilité de certains États : Refus de réviser les règles du Pacte de stabilité et de croissance, considérant le budget plus sacré que l'investissement dans la transition écologique et sociale.
- Avancées récentes (depuis 2015) :
- Impulsion sociale grâce au Parlement européen, à la Commission Juncker, et Nicolas Schmit.
- Crise sanitaire : A permis un pas essentiel avec le programme « Facilité pour la reprise et la résilience » (2021). L'UE a emprunté pour la première fois sur les marchés des capitaux (723 milliards d'euros) pour des projets de transition écologique et numérique.
- Obstacles persistants :
- Pacte de stabilité et de croissance : Règles budgétaires non suffisamment assouplies malgré l'actualisation, maintenant les « chiffres magiques » de dette et déficit.
- Unanimité : La plupart des décisions sociales nécessitent l'unanimité des États membres. Une solution serait le vote à la majorité qualifiée, comme proposé par Maria João Rodrigues (Fondation européenne des études progressistes).
- Propositions pour une Europe plus sociale :
- Mettre en avant les bénéfices concrets pour les citoyens : assurance chômage européenne, sécurité sociale garantie, investissements écologiques, mobilité des jeunes, équivalences de diplômes.
- Financement par des prélèvements sur les entreprises (plateformes, multinationales) qui profitent des infrastructures et compétences de l'UE.
- Modèle social européen : Il existe, visible par comparaison avec d'autres continents, et reflète les valeurs de la Charte des droits fondamentaux de l'UE (dignité humaine, liberté, égalité, solidarité, démocratie, État de droit).
L'égalité femmes-hommes aura-t-elle lieu ?
Pourquoi Olympe de Gouges a-t-elle écrit la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?
Olympe de Gouges, en septembre 1791, a adressé à Marie-Antoinette sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en réponse à la Constitution de 1791 qui n'accordait aucun droit aux femmes.
- Biographie : Marie Gouze (1748-1793), écrivaine et metteuse en scène engagée, critique l'esclavage et le manque de droits des femmes.
- Contenu de la Déclaration :
- Remet en cause la domination masculine, affirmant l'égalité des sexes dans la nature.
- Préambule : « les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la Nation, demandent d'être constituées en assemblée nationale », citant l'ignorance des droits de la femme comme cause des malheurs publics.
- Le texte réécrit la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen, intégrant systématiquement les femmes dans 17 articles.
- Article 1 : « La femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. »
- Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels de la Femme et de l'Homme.
- Article 3 : La souveraineté réside dans la Nation, « réunion de la Femme et de l'Homme ».
- Article 6 : Toutes les citoyennes et tous les citoyens sont égaux devant la loi et admissibles à toutes dignités et emplois publics.
- Article 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même fondamentales, la femme a le droit de monter sur l'échafaud ; elle doit également avoir celui de monter à la tribune. »
- Article 13 : Contributions égales des femmes et des hommes aux dépenses publiques, donc participation égale « à la distribution des places, des charges, des emplois ».
- Revendications : Suppression de l'oppression et du mariage religieux. Appel vibrant : « Femme, réveille-toi. »
- Destin tragique : Olympe de Gouges est guillotinée en 1793. Elle est considérée comme une pionnière du féminisme.
- L'Assemblée nationale a reconnu le droit au divorce en 1792.
Pourquoi peut-on affirmer que les femmes ont toujours travaillé ?
Les femmes ont toujours travaillé, bien au-delà du foyer, même si les recensements ont longtemps sous-estimé leur contribution (Sylvie Schweitzer, historienne).
- Travail historique des femmes :
- Au sein du foyer, sur les exploitations agricoles, comme domestiques.
- Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'agriculture prédomine en France, avec un travail à domicile important (femmes, hommes, enfants).
- Malgré le Code civil qui tentait d'entraver leur indépendance, les femmes travaillaient en industrie (1 million en 1836, 1,6 million en 1861) et dans le tertiaire (0,7 million en 1836, 1,1 million en 1861, en plus de 600 000 domestiques mi-XIXe siècle).
- Basculement du recensement de 1906 : Les femmes actives se répartissent presque également entre agriculture, industrie et tertiaire. La mécanisation et la rationalisation du travail les intègrent dans de nouvelles industries (mécanique, alimentaire, chimique), allant au-delà du textile.
- Première Guerre mondiale : Souvent créditée comme le début de l'accès des femmes à l'emploi. Cependant, en 1911, Sylvie Schweitzer note déjà 2 millions d'ouvrières, près de 900 000 patronnes, 715 000 employées et 789 000 domestiques. Le nombre de femmes sur le marché du travail reste stable entre 1911 et 1921, malgré le remplacement des hommes partis au front.
- Période d'entre-deux-guerres et après-guerre :
- Années 1930 : Crise économique et remise en cause du travail féminin.
- Années 1950 : Retour de l'idéal de la femme au foyer, soutenu par les catholiques.
- Changement massif (années 1960-1970) : Montée quantitative décisive des femmes actives (7,1 millions en 1968, 8,1 en 1975, 9,6 en 1982, 12,2 en 1999) dans un secteur tertiaire en expansion (fonction publique, hôpitaux).
Pourquoi l'égalité femmes-hommes patine-t-elle ?
Malgré les progrès éducatifs des femmes, le Haut Conseil à l'égalité (2023) alerte sur la progression du sexisme et la lenteur des avancées professionnelles.
- Paradoxe éducatif et professionnel :
- Les Françaises sont plus diplômées que les hommes, mais sont concentrées dans un petit nombre de secteurs et métiers, moins bien rémunérés.
- Les emplois les moins payés sont majoritairement féminins (travailleuses de la deuxième ligne), mais même les femmes cadres subissent d'importants écarts de salaire.
- Moins de femmes cadres : 62 % des hommes bac+3 et plus sont cadres, contre seulement 36 % des femmes (Nicole et Jean Gadrey) [7].
- Inadaptation de la société française : La société n'a pas adapté son organisation à la montée de l'activité féminine (Dominique Méda, Le Temps des femmes, 2001).
- Impact de la parentalité : L'arrivée d'un enfant diminue l'activité des mères et augmente celle des pères.
- Facteurs de blocage :
- Modes de garde insuffisants : Le service public de la petite enfance n'a pas été mis en place.
- Discrimination des entreprises : Les femmes sont perçues comme de potentielles mères, risquant de limiter leur investissement.
- Charge domestique inégale : Les hommes ne prennent pas suffisamment en charge les tâches domestiques et familiales.
- Cooptation masculine : Les hommes continuent de recruter ou coopter des collègues qui leur ressemblent.
- Valence différentielle des sexes : Les femmes restent moins visibles, reconnues et payées (Françoise Héritier) [8].
- Progression du sexisme : Le rapport 2023 du Haut Conseil mentionne une augmentation de la part des femmes qui trouvent "normal que les femmes s'arrêtent de travailler pour s'occuper de leurs enfants".
- Solutions urgentes :
- Déployer un service public de la petite enfance.
- Repenser les organisations de travail pour concilier vie pro/perso pour hommes et femmes.
- Améliorer les conditions de travail et salaires.
- Inciter les hommes à prendre en charge le « double rôle » de travailleur et parent (Alva et Gunnar Myrdal).
Pourquoi certains pays européens parviennent-ils mieux que d'autres à assurer l'égalité entre femmes et hommes ?
Anne-Marie Daune-Richard [9] compare le Royaume-Uni, la France et la Suède pour expliquer les différences en matière d'intégration des femmes au travail.
- Modèle de la mère-épouse (années 1950) : Dans les trois pays, les femmes se retirent du marché du travail après le mariage et la maternité, encouragées par les politiques publiques et les théories des "deux sphères" et du "salaire familial" (l'homme entretient la famille).
- Royaume-Uni :
- Interdiction du travail des femmes mariées et refus d'intervention de l'État dans la sphère privée.
- Accès tardif et à temps partiel des femmes à l'emploi. Congé maternité non rémunéré longtemps.
- Féministes britanniques : Réclamaient des allocations pour les mères plutôt que l'insertion professionnelle.
- France :
- Héritage du Code civil : Incapacité juridique des femmes, notion de chef de famille jusqu'aux années 1970.
- "Libre choix" de travailler sous condition d'assurer le rôle domestique. Imposition conjointe désincitative, allocations pour mères inactives.
- Familialisme nataliste : L'État protège les mères travailleuses. L'allocation de salaire unique supprimée seulement en 1978.
- Suède :
- Basculement fondamental (Alva et Gunnar Myrdal) : Pour maintenir la natalité, l'État doit aider les familles par des allocations. Les femmes ont un double rôle de parent et de travailleuse.
- Droits des femmes : Droit de vote dès les années 1920, allocations maternité, droits propres.
- Émancipation rapide (années 1970) : Délégation à l'égalité, suppression des grilles de salaires différentes, imposition séparée.
- Politiques sociales : Congés parentaux, vaste plan de modes de garde.
- Sortie du male breadwinner model : Moins marqué en Suède qu'au Royaume-Uni et en France, où les taux d'emploi féminin sont élevés et la charge des activités domestiques plus égalitaire.
Pourquoi si peu de filles font-elles des maths ?
Malgré un meilleur niveau de diplôme, les filles sont sous-représentées dans les filières scientifiques, ce qui affecte leur accès à des métiers mieux rémunérés. L'orientation scolaire joue un rôle déterminant.
- Données de la DEPP (ministère de l'Éducation nationale) :
- Les filles sont moins nombreuses que les garçons à choisir la spécialité « mathématiques » en terminale (49 % vs 68 %).
- La réforme du bac a aggravé la situation : baisse de plus de 60 % du nombre de filles suivant plus de six heures de mathématiques par semaine.
- Aujourd'hui, une fille française sur deux n'étudie plus les mathématiques à 17 ans, contre un garçon sur quatre.
- Manque de confiance en soi : Les filles sous-estiment leurs performances en mathématiques plus que les garçons, même à niveau égal. Cette perception est le produit d'une construction sociale.
- Facteurs de construction sociale (Clémence Perronet et Aurore Mantel) :
- Famille et école : Inculquent des normes qui éloignent les filles des sciences.
- Culture scientifique : Les loisirs scientifiques sont moins courants chez les filles, entravant un sentiment de familiarité.
- Manque de modèles féminins : Les femmes scientifiques sont souvent minorées ou invisibilisées.
- Matheuses. Les filles, avenir des mathématiques ! (Perronet, Marc, Paris-Romaskevich, 2024) [10] :
- Combat les discours pseudo-scientifiques sur l'origine biologique des capacités en maths. Décades de recherche montrent que le sexe biologique ne détermine pas les capacités cognitives.
- Influence de la socialisation familiale : Avoir des parents scientifiques (surtout une mère scientifique pour les filles) favorise l'intérêt et la réussite en maths.
- Éviction des filles en informatique : À l'origine majoritaires, les femmes ont été exclues quand la discipline est devenue un enjeu économique et politique majeur.
- Conclusion : Pour atteindre l'égalité, les mathématiques doivent repenser leur histoire, fonctionnement et sens pour embrasser leur ambition universelle.
Comment sauver nos État-providence ?
Pourquoi l'État est-il devenu la providence des individus ?
La notion d'« État-providence » est souvent associée au discours d'Émile Ollivier en 1864, critiquant la suppression des corps intermédiaires après la Révolution française.
- Loi Le Chapelier (1791) : Supprime les corporations, interdit les grèves et les associations professionnelles. Son objectif était de favoriser la liberté du travail et d'éviter les intérêts intermédiaires qui s'opposeraient à l'intérêt général (vision rousseauiste).
- Conséquences : Les ouvriers sont empêchés de se regrouper et de lutter, menant à des conditions de travail difficiles durant une grande partie du XIXe siècle.
- Loi Ollivier (1864) : Supprime le délit de coalition, autorisant les grèves.
- Discours d'Émile Ollivier : Critise les révolutionnaires pour avoir laissé les individus seuls face à un État tout-puissant, devenu « providence ». Il associe cet État-providence à :
- Les excès de la centralisation.
- L'extension démesurée des droits sociaux.
- Les exagérations des socialistes.
- Le despotisme révolutionnaire.
- Définition d'Ollivier : L'État-providence est celui qui « prend en charge tous les problèmes », se substituant aux solidarités, menaçant les libertés individuelles. Il prône le retour aux solidarités professionnelles.
- Origines de l'expression (François-Xavier Merrien) [11] : L'expression a été utilisée avant Ollivier, notamment par les libéraux pour dénoncer en 1848 les programmes des insurgés et du gouvernement provisoire (Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, 1856).
Pourquoi est-il légitime d'utiliser l'expression « État-providence » ?
Initialement, l'expression « État-providence » était souvent péjorative, utilisée par les libéraux pour critiquer l'expansion de la protection étatique.
- Critiques libérales (XIXe siècle) : Tocqueville et d'autres dénonçaient un État « providence des forts et des faibles » qui déchargerait les individus de leur responsabilité, coûterait cher et engendrerait l'inaction (François-Xavier Merrien) [12].
- Usage progressiste :
- Lamartine (membre du Gouvernement provisoire de 1848, Histoire de la Révolution de 1848, 1849) : Utilise l'expression pour décrire l'État comme devant fournir du travail d'assistance aux sans-emploi en cas de nécessité.
- L'idée d'un « État providence » est aussi présente chez d'autres réformateurs de 1848 (socialistes, républicains radicaux, catholiques sociaux).
- Émile de Girardin (patron de presse, 1851) : Dans son journal Le Bien-être universel, il pose la question : « Du point de vue du bien-être universel, que doit être l'État ? » et répond : « L'État doit devenir la providence terrestre de tous. »
- Ambiguïté originelle : L'expression était à la fois critique (libéraux) et désirable (progressistes).
- Dénonciation fin XIXe : L'État-providence est critiqué par tous bords (républicains, libéraux, conservateurs, leaders ouvriers et socialistes) qui prônent la responsabilité individuelle ou l'autonomie du mouvement ouvrier.
- Nouveau sens positif (fin XXe) : La notion retrouve un sens positif dans le contexte de la crise des politiques keynésiennes et des attaques néolibérales.
- Conclusion de Merrien : L'expression est légitime, car ses origines sont plus nuancées que le simple sens péjoratif.
Pourquoi l'État-providence a-t-il changé de nature au milieu du XXe siècle ?
L'État-providence a évolué d'un système de solidarité professionnelle à une protection universelle, englobant tous les citoyens contre la plupart des risques.
- Modèle bismarckien (Allemagne, 1883-1889) :
Bismarck met en place un système complet de protection contre les risques sociaux pour contrecarrer les socialistes et gérer les conséquences de l'industrialisation.
- Financement par cotisations salariales et patronales ; gestion par les partenaires sociaux, organisant une solidarité professionnelle.
- Critiques en France (Paul Leroy-Beaulieu, 1901) : Accusation de démobiliser l'esprit d'initiative individuel et de transformer les citoyens en « enfants ».
- La France adopte un système de retraites (1910) et d'assurances sociales (1930) plus tardivement et moins efficacement.
- Modèle beveridgien (Royaume-Uni, 1942) :
Le rapport Beveridge (Report on Social Insurance and Allied Services, 1942) change radicalement le rôle de l'État. Il préconise un welfare state où l'État garantit le bien-être de tous les citoyens, et non seulement des travailleurs, contre le chômage, la maladie et la vieillesse. Adopté au Royaume-Uni après la guerre, il inspire de nombreux pays européens.
- Il marque une rupture avec les assurances sociales professionnelles : La solidarité devient inter-professionnelle.
- Guy Perrin (1967) et François-Xavier Merrien ont démontré que l'État-providence moderne change de nature, protégeant tous les citoyens contre l'ensemble des risques.
- Thomas Humphrey Marshall : Décrit ce passage comme l'accession progressive des droits civiques aux droits politiques, puis aux droits sociaux.
- Extension (jusqu'aux années 1970) : Les États-providence européens étendent la couverture, les prestations et leurs montants.
- Les critiques, cependant, ne sont que mises en veilleuse.
Pourquoi la critique de l'État-providence a-t-elle persisté au XXe siècle ?
Le rapport Beveridge de 1942 et l'instauration du welfare state ont été vivement critiqués par Friedrich Hayek dans La Route de la servitude (1944).
- Critique hayekienne :
Hayek met en garde l'Angleterre contre le risque de connaître le sort de l'Allemagne, non pas à cause du nazisme lui-même, mais des idées qui l'ont provoqué. Il associe le rapport Beveridge, le keynésianisme et le planisme au socialisme, qu'il considère comme la racine du totalitarisme.
- Selon Hayek, l'interventionnisme d'État, même sous la forme du welfare state, mène inévitablement au totalitarisme en supprimant les libertés économiques et individuelles.
- Il développe sa distinction entre kosmos (ordre spontané) et taxis (ordre fabriqué) pour critiquer toute intervention étatique.
- Ces idées, peu audibles initialement, sont diffusées par la Société du Mont-Pèlerin (créée en 1947 par Hayek) et gagnent en audience fin 1960 aux États-Unis, puis en Europe.
Pourquoi l'État-providence a-t-il été radicalement remis en cause dans les années 1980 ?
L'État-providence, en particulier le modèle américain, a été intensément critiqué à partir des années 1970, culminant dans les années 1980.
- Origines américaines :
- New Deal (1935, Roosevelt) : Création d'un système de protection sociale fédéral (retraites, assurance chômage, aides sociales).
- Guerre contre la pauvreté (1964, Johnson) : Extension du rôle social de l'État fédéral (ex: aides aux mères isolées, initialement réservées aux veuves). Cette mesure deviendra une cible majeure des critiques.
- Montée des critiques (années 1970-1980) :
- Nixon (1969) : Introduit le terme workfare, associant l'aide sociale à l'obligation de travailler, pour critiquer l'assistance sans condition.
- Thème : Les aides sociales désincitent au travail, encouragent la paresse et la désintégration familiale (notamment chez les familles africaines-américaines).
- Slogan de Nixon : « What America needs now is not more welfare but more workfare. »
- Thèses de Charles Murray et Lawrence Mead :
- Développent l'idée des effets pervers des politiques de justice sociale.
- S'inscrit dans l'expansion du néolibéralisme et sa critique de l'État-providence.
- Selon eux, la politique sociale crée une « mentalité d'assisté », une « culture de la pauvreté », et un coût « insupportable » pour les finances publiques.
- Charles Murray (Losing Ground, 1984) : Remet en cause les programmes de la « grande société » (Johnson, Kennedy), appelant au démantèlement de l'État-providence et au retour aux solidarités spontanées.
- Préconisations : Aider uniquement en contrepartie d'une obligation stricte de travail.
- Conversion des Démocrates (années 1990) :
- Bill Clinton (1992) : Promet de « end welfare as we know it » (en finir avec l'État-social tel que nous le connaissons) pour vaincre la « culture de la dépendance ».
- Tony Blair et Anthony Giddens soutiennent la même logique.
- Loi sur l'assistance sociale (1996, États-Unis) : Décentralise la gestion de l'aide sociale et la conditionne au travail.
- Ce modèle est ensuite adopté, à des degrés divers, par des États européens.
Comment comparer les États-providence ?
Gosta Esping-Andersen, dans Les Trois Mondes de l'État-providence (1990), propose une typologie des modèles sociaux.
- Concept de modèle : Configuration institutionnelle et exemple à suivre. Il existe une tendance à comparer les performances et à imiter les modèles considérés comme efficaces.
- Construction de la typologie : Basée sur trois sources de solidarité :
- La famille (solidarité primaire).
- Le marché (individus vendent leur force de travail pour subsister et se protéger).
- L'État (intervient en complément).
- Critères d'analyse :
- Niveau de démarchandisation : Jusqu'à quel point le système de protection sociale permet de vivre sans recourir au marché (en cas de chômage, maladie, vieillesse...).
- Reproduction ou non de la structure de classe.
- Mesure de la protection assurée par les services publics.
- Trois idéaux-types d'État-providence :
- Libéral :
- Résiduel : Laisser jouer la solidarité familiale et le marché avant l'intervention étatique (très encadrée et après évaluation des besoins).
- Ciblé sur les plus pauvres, protections modestes.
- Rôle essentiel aux mécanismes de marché, stigmatisation des bénéficiaires.
- Exemples : États-Unis, Royaume-Uni.
- Corporatiste-conservateur :
- Droits garantis par le principe d'assurance sociale, fondés sur la classe et le statut social.
- Lié aux valeurs familiales traditionnelles et au travail salarié (maintien partiel des revenus hors travail).
- Faible redistribution.
- Exemples : Allemagne, France, Belgique, Autriche (modèles dits « bismarckiens »).
- Social-démocrate :
- Universel : Toutes les classes incorporées dans un système d'assurance sociale. Services sociaux et indemnités élevés.
- Rôle fortement redistributif, vise l'égalité femmes-hommes, l'autonomie des enfants.
- Financé par un impôt fortement progressif.
- Exemples : Pays scandinaves.
- Libéral :
- Nuances et évolutions : Cette typologie est amendable. La France, par exemple, combine des aspects corporatistes et sociaux-démocrates. De nouvelles typologies sont apparues, et les comparaisons sont intenses.
Pourquoi l'OCDE soutient-elle depuis les années 1980 que l'État-providence est en crise ?
L'OCDE a joué un rôle clé dans la promotion de la critique de l'État-providence, l'accusant d'entraver la croissance économique.
- Ouvrage L'État-protecteur en crise (OCDE, 1981) :
- Constat : Crise de l'État-protecteur due au ralentissement économique et à la montée du chômage.
- Thèse : Certaines politiques sociales (indemnisation chômage, salaire minimum, impôts élevés) ont des effets négatifs sur l'économie.
- Ce rapport marque un abandon du paradigme keynésien au sein de l'OCDE, au profit de la critique de la redistribution (Vincent Gayon).
- Les débats se concentrent sur le poids de la fiscalité et des prestations sociales, vues comme des obstacles à la croissance.
- Étude sur l'emploi (OCDE, 1994) :
- Recommandations : Accroître la flexibilité des coûts salariaux (baisse des salaires, cotisations sociales) et réformer la protection de l'emploi.
- L'indemnisation chômage et la protection sociale deviennent des entraves à la compétitivité des entreprises dans une économie globalisée.
- Perspectives de l'emploi (OCDE, 2004) :
- Introduction d'un indicateur de rigidité de la législation protectrice de l'emploi.
- Corrélation entre protection de l'emploi et durée du chômage : L'OCDE soutient qu'une protection élevée allonge le chômage.
- Promotion du modèle libéral : Depuis les années 1990, l'OCDE défend le modèle social libéral (protection résiduelle, ciblée sur les plus pauvres, légère pour les entreprises) comme le seul efficace.
- Reconnaissance du modèle nordique (2006) : L'OCDE reconnaît l'efficacité du modèle nordique, mais surtout pour le Danemark, loué pour sa « facilité à licencier » (flexisécurité).
- Soutien aux réformes structurelles : L'OCDE (avec la Banque Mondiale et le FMI) pousse à des réformes qui réduisent les salaires, les protections et les règles d'embauche/licenciement, et modifient l'indemnisation chômage.
- Position sur la réforme des retraites françaises (2023) : Reconnue et défendue par l'OCDE.
L'OCDE a profondément remodelé la perception du rôle de l'État-providence.
Pourquoi voulons-nous toujours imiter le modèle social des autres ?
Depuis les années 1990, les dirigeants français ont une tendance à admirer les modèles sociaux étrangers, considérant le leur "dépassé".
- Phénomène de "miracles économiques" :
- Miracle néerlandais (1997) : Applaudi par l'OCDE, taux de chômage réduit grâce à la modération salariale.
- Miracle irlandais (2000) : Baisse drastique du chômage.
- Miracle danois (2004-2005) : Salué pour son « triangle d'or » (facilité à licencier, indemnisation généreuse, politique active d'emploi).
- Modèle allemand : Plébiscité par Nicolas Sarkozy et François Hollande.
- Démarche périlleuse : Imputer le succès à des recettes spécifiques est difficile. Par exemple, le succès allemand est-il dû aux réformes Hartz (2002-2004) ou malgré elles ? (Mini-jobs, réduction indemnisation chômage, incitations aux bas salaires).
- Analyse d'André Sapir (2005) [13] : Estime que seuls les modèles libéral et nordique sont soutenables en Europe. Les modèles corporatiste-conservateur (France, Allemagne) et méditerranéen sont « insoutenables » car ils ne garantissent pas des taux d'emploi suffisants pour financer la protection sociale.
- Choix de modèle : Entre un modèle coûteux en finances publiques (nordique) et un modèle à hauts taux de pauvreté (libéral) dû à la flexibilité salariale.
- Conseils de Jean Pisani-Ferry (2017) : Pour Emmanuel Macron, il suggère une inspiration « plus Scandinave qu'allemande » pour les réformes (assurance chômage, retraites). Il s'agirait de passer d'un modèle bismarckien à un modèle plus universel, protégeant tous les actifs indépendamment de leur statut, avec des règles de calcul de pension uniformes.
Pourquoi (et par quoi ?) veut-on remplacer notre État-providence ?
Le ministre Bruno Lemaire (2023) propose de remplacer l'État-providence par un « État-protecteur », renouant avec les critiques libérales.
- Critique de l'État-providence : Bruno Lemaire le décrit comme étouffant, interventionniste, coûteux et empêchant la responsabilité individuelle.
- Vision de l'État-protecteur (Jean Pisani-Ferry) : Inspiré du modèle scandinave, il abandonnerait le système bismarckien. Cela implique de réduire l'influence des partenaires sociaux dans la gestion de la protection sociale.
- Financement bismarckien : Les cotisations (salaire différé) étaient gérées par les partenaires sociaux.
- Érosion du modèle bismarckien :
- Critiques sur le coût du travail et la compétitivité des entreprises.
- Part des employeurs dans la gestion de la Sécurité sociale a augmenté, puis financement par la CSG, et enfin, l'État a repris le contrôle (via le projet de loi de financement de la Sécurité sociale).
- Les partenaires sociaux sont de plus en plus évincés de la gestion (ex: assurance chômage).
- Contrôle des dépenses publiques : La surveillance des dépenses publiques (traité de Maastricht) pousse l'État à prendre en main la gestion, car les dépenses sociales croissent rapidement.
- Avantage de la gestion étatique : Permet de faire passer les réformes plus rapidement, face à la résistance syndicale et la peur de l'augmentation des impôts.
- Issue de la sortie du modèle bismarckien :
- Soit vers le modèle libéral (protection résiduelle, concentrée sur les plus pauvres, augmentant les inégalités).
- Soit vers le modèle nordique (plus généreux mais en voie de rétrécissement).
- Risques en France : La réforme de l'assurance chômage montre la tendance à réduire la protection financée par les prélèvements obligatoires, au risque d'augmenter les inégalités.
- Nécessité de débat : Cette reconfiguration est dangereuse et nécessite un large débat, en tenant compte des arguments de Pierre Laroque (1945) contre le financement de la Sécurité sociale par l'impôt.
[1] Robert Salais, Le Viol d'Europe. Enquête sur la disparition d'une idée, PUF, 2013.
[2] Claude Didry, « L'émergence du dialogue social en Europe : retour sur une innovation institutionnelle méconnue », L'Année sociologique, 2009/2, vol. 59, PUF, 2009.
[3] Alain Supiot, « Qui garde les gardiens ? La guerre du dernier mot en droit social européen », Actes du séminaire du 6 février 2015, Semaine sociale Lamy, n° 1746, supplément du 28 novembre 2016.
[4] Site officiel de Nicolas Schmit : https://commissioners.ec.europa.eu/nicolas-schmit_fr
[5] Note : La directive a été adoptée depuis la publication du texte initial.
[6] François Denord et Antoine Schwartz, L'Europe sociale n'aura pas lieu, Liber/Raisons d'agir, 2009 ; Daniel Vaughan-Whitehead, The European Social Model in Crisis : Is Europe Losing its Soul ?, International Labor Office, 2015 ; Arnaud Lechevalier et Jan Wielgohs (dir.), Social Europe : a Dead End, What the Eurozone Crisis is Doing to Europe's Social Dimension, Djof Publishing, 2015.
[7] Jean Gadrey et Nicole Gadrey, « Les inégalités professionnelles entre les femmes et les hommes selon leur niveau de diplôme », La Revue de lires, n° 93, 2017, p. 3-24.
[8] Françoise Héritier, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996.
[9] Anne-Marie Daune-Richard, « Activité et emploi des femmes : des constructions sociétales différentes en France, au Royaume-Uni et en Suède », Sociétés contemporaines, 1993, p. 125-143.
[10] Clémence Perronnet, Claire Marc et Olga Paris-Romaskevich (dir.), Matheuses. Les filles, avenir des mathématiques, CNRS Éditions, 2024.
[11] François-Xavier Merrien, « Aux origines de l'État-providence. Enquête sur une expression controversée », 8 octobre 2019.
[12] François-Xavier Merrien, op. cit.
[13] André Sapir, « Globalisation and the Reform of European Social Models », 2005.
4. Engager nos sociétés dans la reconversion écologique
Vers la post-croissance
Pourquoi reconstituer les étapes de la croissance ?
L'économiste Walt Whitman Rostow (Les Étapes de la croissance économique, 1960) a postulé que les pays suivent cinq phases de développement économique (de la société traditionnelle à la consommation).
Angus Maddison (L'Économie mondiale. Une perspective millénaire, OCDE 2001) propose une autre histoire, soulignant la performance économique exceptionnelle de l'Europe occidentale sur le long terme.
- Croissance européenne :
- An 1000 : Niveau de revenu inférieur à l'Asie et l'Afrique du Nord.
- XIVe siècle : Rattrapage de la Chine.
- 1820 : PIB et productivité plus de deux fois supérieurs au reste du monde.
- 1913 : PIB de l'Europe occidentale et des pays d'immigration européenne six fois supérieur au reste du monde.
- Réfutation de la thèse coloniale : Maddison conteste l'idée que la richesse européenne proviendrait principalement de l'exploitation post-1800 (thèse de Paul Bairoch). Il soutient que l'Europe était déjà riche avant la révolution industrielle grâce à son avance scientifique, une lente accumulation, et une solide organisation financière.
- Facteurs expliquant les divergences :
- Place de la science dans la modernité occidentale : Reconnaissance de la capacité humaine à transformer la nature par la méthode scientifique rationnelle (à partir du XVIIe siècle, abandon des superstitions et de la soumission religieuse).
- Il s'agit de la thèse de Max Weber sur la rationalisation de la vie économique induite par la fin de la domination de la magie (Histoire économique, 1923).
- Développement d'un système de comptabilité et de codes de commerce.
- Rôle de l'entrepreneur.
- Abolition des contraintes féodales, droits de propriété protégés.
- Accroissement des institutions et instruments financiers fiables.
- Exemples historiques : République de Venise, Portugal, Pays-Bas, Royaume-Uni.
- Rôle de la violence et de la puissance : Maddison reconnaît que l'ascension occidentale s'est accompagnée de violences envers d'autres parties du monde, établissant un lien entre croissance et puissance.
Pourquoi mesure-t-on la croissance du PIB ?
La mesure du PIB est devenue centrale à partir du XXe siècle, mais ses origines sont liées à des objectifs de puissance et de guerre.
- Croissance extensive et intensive :
- An mille à 1820 : Croissance « extensive » (pour une population quadruplée).
- Après 1820 : Croissance « intensive » et dynamique.
- 1950-1973 : « Âge d'or », PIB mondial +5 %/an. Création des premiers systèmes de comptabilité nationale.
- Origines du PIB :
- 1932 : Mesure de la perte de revenu due à la Grande Dépression aux États-Unis (Simon Kuznets).
- 1935 : Première utilisation de la notion de « produit national brut ».
- Post-guerre : L'intérêt se déplace vers la production (capacité d'armement) et les idées keynésiennes. Premiers comptes nationaux (États-Unis, URSS, France).
- Fonction du PIB (François Fourquet, Les Comptes de la puissance, 1980) [1] : Combiner la haine de la décroissance (liée à la défaite française) et la volonté de rendre visible la puissance et la production de la nation. L'économie est l'intendance de l'État en guerre.
- Standardisation : Depuis les années 1960 (André Vanoli, Histoire de la comptabilité nationale, 2002) [2], le PIB est calculé de manière standardisée mondialement, devenant une norme universelle et un indicateur majeur de comparaison.
- Critiques du PIB :
- Kuznets avait prévenu que le PIB est une convention et non un indicateur de bien-être.
- Le PIB est perçu comme garantissant l'augmentation des revenus, l'emploi et la santé, malgré une corrélation mais non une causalité directe.
- Il donne une image restrictive de la richesse :
- Exclut le travail domestique, familial, le bénévolat.
- Considère toutes les productions comme utiles, même toxiques.
- Ne donne aucune indication sur l'évolution des patrimoines critiques (naturel, santé sociale).
- Une société peut avoir une forte croissance du PIB avec de grandes inégalités et un patrimoine naturel dévasté.
Pourquoi parle-t-on de dégâts de la croissance ?
Le rapport Limits to Growth (Les Limites à la croissance, 1972) a alerté sur les risques écologiques, mais a été fortement critiqué par certains économistes.
- Rapport Meadows (1972) [3] :
- Modélisation prédisant un effondrement de l'humanité avant la fin du XXIe siècle si la trajectoire actuelle persiste.
- Seul un scénario de stabilisation de la population et de la production pourrait l'éviter.
- Réception internationale mitigée : version synthétisée dans Time, mais décrédibilisation par des économistes comme William Nordhaus (futur Nobel).
- Critique de Nordhaus : Refuse l'inéluctabilité de l'épuisement des ressources. Il postule des substitutions possibles entre matière, capital et travail. Le prix doit permettre de préserver les ressources.
- Conversion de Sicco Mansholt : Le vice-président de la Commission européenne à l'Agriculture est bouleversé par le rapport Meadows. Il propose en février 1972 (avant la publication) un programme de bifurcation radicale et de transformation écologique et sociale de l'Europe [4].
- Propositions de Mansholt :
- Réduction drastique de la consommation (surtout des plus riches et des pays développés).
- Transfert important de richesses Nord-Sud.
- Compensation de la réduction des biens matériels par des biens incorporels (prévoyance sociale, épanouissement intellectuel, loisirs), et accès collectif aux services publics.
- Parle d'économie fermée, de protectionnisme, de bonheur national brut, et de « croissance zéro » voire « négative ».
- Réception hostile : La classe politique et la presse (ex: Georges Marchais du PCF) clouent Mansholt au pilori, instrumentalisant ses idées contre l'intégration européenne.
- Échec de Mansholt : Devenu président de la Commission, il ne parvient pas à faire triompher ses idées. Transforme sa pensée dans La Crise (1974) [5].
- Idées de Mansholt dans La Crise :
- Réduire drastiquement les inégalités et la consommation des plus aisés.
- Adopter une autre définition de la compétitivité, cesser l'obsession de la productivité.
- Une société de non-croissance demandera plus de travail.
- Impliquer les travailleurs dans la gouvernance de l'entreprise et la définition d'une production visant à satisfaire les besoins de tous.
- Oubli : La crise économique des années 1970 relègue ces critiques de la croissance au second plan, jusqu'à la fin des années 1990.
Pourquoi parle-t-on de post-croissance ?
Depuis la fin des années 1990, la notion de croissance est réinterrogée par des travaux qui proposent des alternatives au PIB comme indicateur de richesse.
- Interrogations sur la croissance :
- 1998 : Rapport mondial sur le développement humain distingue développement et croissance.
- 2001 : OCDE (Du bien-être des nations) relativise la croissance du PIB.
- Dominique Méda (Qu'est-ce que la richesse ?) [6] propose d'autres critères.
- Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice : Identifient de nombreux indicateurs alternatifs.
- Propositions :
- Adopter des indicateurs non monétaires (empreinte carbone, indice de santé sociale) définis démocratiquement.
- Encadrer le PIB par des limites physiques (planétaires) et sociales.
- Réfléchir « au-delà du PIB », sans savoir si la transition écologique générera une croissance temporaire.
- Critiques de ces propositions :
- Économistes mainstream et ceux qui voient le PIB comme un outil précieux (Jean-Marie Harribey) qui inclut les services non marchands.
- Courant de la décroissance :
- Prôné par Herman Daly, Serge Latouche, Paul Ariès, Vincent Liegey, Jason Hickel, Giorgos Kallis, Timothée Parrique.
- Défend une diminution drastique et organisée de la production.
- Points communs post-croissance et décroissance (incluant Tim Jackson, Kate Raworth, Éloi Laurent) :
- Diminution de la consommation matérielle.
- Rupture avec la dynamique d'accumulation capitaliste.
- Satisfaction des besoins minimaux de tous.
- Sobriété, réduction drastique des inégalités (transferts de richesse).
- Accord avec le GIEC sur l'urgence des mesures radicales.
- Débat sur le terme :
- Les tenants de la post-croissance évitent le terme « décroissance » ( connotation négative, risque de décourager, incertitude sur l'impact de la transition énergétique sur la croissance).
- Les tenants de la décroissance le revendiquent comme un « mot-obus » pour éveiller les consciences (Delphine Batho).
- Persistance de l'idée de croissance : Les politiques et la majorité des économistes préfèrent « croissance durable/verte/équitable/inclusive ». Ils continuent de la considérer nécessaire au progrès.
- Il est urgent de redéfinir le progrès si l'on veut éviter une tragédie.
Les sciences face au changement climatique
La crise climatique exige une révision des fondements et des articulations des sciences, en particulier l'économie et la sociologie, souvent critiquées pour leur anthropocentrisme. Il est impératif de replacer les humains dans le contexte de la biosphère.
Pourquoi la science et la technique ne suffiront-elles pas à faire face à la crise écologique ?
Lynn White (Les racines historiques de notre crise écologique, 1967) [7] soutient que la crise écologique est profondément liée à la vision du monde judéo-chrétienne.
- Intervention humaine et technique :
- L'humain a toujours modifié son milieu, mais à partir du IXe siècle (charrue nouvelle), l'exploitation de la nature s'est accélérée.
- White : « Auparavant, l’homme faisait partie de la Nature [...] désormais il l’exploitait. »
- Racine de la crise : le cadre de représentation du monde :
- Les innovations techniques sont permises par des « mouvements de pensée plus vastes », notamment la religion.
- La Genèse : Le récit biblique (homme créé à l'image de Dieu, vocation à dominer la nature) a désacralisé le monde, permettant son exploitation. Pour White, le christianisme est la religion la plus anthropocentrique.
- Science occidentale et anthropocentrisme : La science et la technique occidentales sont liées à cette vision, où l'étude de la nature sert à mieux comprendre Dieu.
- Conséquence : Se sentir supérieurs à la nature et la mépriser. Ce n'est pas par plus de science et de technique que nous résoudrons la crise.
- Solution religieuse : White propose François d'Assise (prônant l'égalité de toutes les créatures) comme saint patron des écologistes. L'encyclique Laudato si' du pape François (2015) [8] rejoindra cette idée.
Pourquoi la science économique a-t-elle oublié la nature ?
L'économie, d'abord consciente de la nature, l'a progressivement invisibilisée dans ses modèles.
- XVIIIe siècle - Physiocrates : Considéraient que seule la nature (la terre) crée de la richesse. Les agriculteurs sont la classe productive.
- Économistes classiques (Smith, Ricardo, Malthus) : Accordent de l'importance à la terre, mais se concentrent sur le travail. La terre montre des rendements décroissants (résistance matérielle).
- Tournant au XIXe siècle :
- Jean-Baptiste Say : Exclut les « richesses naturelles » de l'économie politique, car non produites, distribuées ou consommées.
- Économistes néoclassiques : Voient la terre comme un facteur de production non limitant, substituable au travail et au capital. La nature disparaît dans les fonctions de production. L'économie devient « hors sol ».
- Critique de Nicholas Georgescu-Roegen : Cette approche dissocie l'économie du cadre naturel. Elle ne prend en compte que les variations de quantité, ignorant les caractéristiques matérielles, les flux de matière et d'énergie, et la disparition des ressources non renouvelables ou la dégradation de l'environnement.
- Évolution des années 1970 :
- Économie standard : Intègre l'environnement par le calcul économique (signal-prix).
- Économie écologique : Courant alternatif qui considère l'économie comme un sous-ensemble intégré à la biosphère. Il rompt avec l'idée que la nature est un sous-système de l'économie (Malte Faber, « How to be an ecological economist ? », 2007) [9]. Ce courant, bien que dynamique, reste minoritaire (Georgescu-Roegen, Herman Daly, Kenneth Boulding, Joan Martinez Alier) [10].
Pourquoi un économiste a-t-il pu affirmer que le réchauffement optimal était de 3 degrés ?
William Nordhaus, lauréat du prix Nobel d'économie 2018 pour ses travaux sur le climat, a été un fervent critique des prévisions alarmistes et a produit des modèles controversés.
- Critique du rapport Meadows (1972) :
- Nordhaus s'insurge contre l'absence de mécanismes économiques dans le rapport, dénonçant une vision figée des relations humains-nature.
- Il postule : 1) la possibilité de substitution entre ressources (matière, travail, capital) ; et 2) le rôle du mécanisme des prix pour orienter vers de nouvelles ressources.
- Sa thèse repose sur la croyance que le progrès technologique résoudra les défis environnementaux.
- Modèle DICE (Dynamic Integrated-model of Climate and the Economy) :
- Nordhaus applique l'analyse coûts-bénéfices au réchauffement climatique (coûts de réduction des émissions vs. coûts des dommages).
- Conclusion : Le « réchauffement optimal » est de 3 degrés, car les coûts pour limiter le réchauffement en dessous de ce seuil seraient supérieurs aux bénéfices.
- Critiques du modèle Nordhaus :
- Ignorance des points de basculement : Steve Keen (2019) [11] reproche à Nordhaus de ne pas avoir intégré cette notion cruciale des climatologues, où des seuils critiques entraînent des changements non linéaires et irréversibles.
- Désinformation : Ses travaux auraient retardé la prise de conscience et pourraient conduire à une « hécatombe ».
- Martin Weitzman : Argumente que la réduction des émissions doit considérer les scénarios extrêmes (ex: « planète bouillante »), même s'ils sont peu probables, car leur impact serait catastrophique.
- Conclusion de Steve Keen : Le travail des économistes sur le changement climatique est « irrémédiablement mauvais » et devrait être laissé aux climatologues.
Pourquoi peut-on soutenir que la sociologie est anthropocentrique ?
William R. Catton et Riley E. Dunlap (1978) ont critiqué la sociologie pour son « paradigme de l'exception humaine », qui néglige l'intégration des humains dans la biosphère.
- Les présupposés du « paradigme de l'exception humaine » :
- Les humains sont uniques grâce à leur culture.
- La culture évolue plus vite que la biologie et permet un progrès illimité, résolvant tous les problèmes sociaux.
- Les sociologues ont ignoré les lois des autres sciences (physique, biologie) [12], comme si les actions humaines y échappaient.
- Critique d'Émile Durkheim : Les sociologues persistent à n'y voir que des institutions et des milieux culturels, même lorsqu'il est question de nature. Durkheim (Les Règles de la méthode sociologique, 1895) affirmait que le social est un objet à part, avec sa propre réalité, nécessitant une méthode d'étude singulière.
- Cette critique est controversée, mais la sociologie (comme l'économie) s'est longtemps concentrée sur les humains sans tenir compte de leur inscription dans la nature.
- Vision d'Aldo Leopold (Almanach d'un comté des sables, 1949) :
- Remet en cause le paradigme de conquête et d'exploitation de la terre.
- Propose une « éthique de la terre » où les règles de conduite régissent les rapports des humains avec la terre.
- Change de perspective : D'un anthropocentrisme à un biocentrisme, où la communauté biotique (êtres vivants et non vivants) est le centre d'intérêt.
- Nouvelles règles de justice : « Une chose est juste [...] lorsqu'elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. »
- Substitution d'un paradigme de conquête par un rapport de respect, de soin et d'amour envers la terre.
Pourquoi l'idée d'une science interdisciplinaire capable de traiter les questions écologiques progresse-t-elle ?
Le reproche d'anthropocentrisme aux sciences humaines pousse à une refonte interdisciplinaire pour mieux appréhender les enjeux écologiques.
- Critique des économistes conventionnels (Tom Dedeurwaeredere, rapport belge 2013) [13] : Leur approche néoclassique réduit les problèmes environnementaux à des anomalies corrigibles par des taxes ou marchés de permis, sans remettre en cause la maximisation rationnelle.
- Nécessité d'une réforme : Dedeurwaeredere propose une recherche transversale sur le développement durable, au-delà des disciplines universitaires.
- Implications pour les disciplines : Réinterroger leurs fondements et articulations avec les autres sciences (humaines, naturelles, physiques).
- Conflit pédagogique : Les étudiants sont confrontés à des contradictions entre les cours d'économie/sociologie et ceux sur les enjeux écologiques. Nécessité pour les disciplines de repenser leurs présupposés.
- Révolution scientifique : Comparée au Novum Organum de Francis Bacon (XVIIe siècle), appelant à reconstruire les sciences sur de nouvelles bases.
- Science interdisciplinaire : Faut-il repenser chaque science ou construire une nouvelle science interdisciplinaire qui intègre les humains dans la biosphère ?
- « Points de basculement socio-climatiques » (article de juin 2023) [14] : Le concept de points de basculement (seuils irréversibles) peut servir de cadre commun aux différentes sciences pour faire converger la recherche interdisciplinaire.
- Trois évolutions proposées par Tom Dedeurwaeredere :
- Contribuer à résoudre des problèmes pratiques et orienter les sociétés vers la durabilité forte.
- Intégrer des valeurs éthiques (non quantifiables, intergénérationnelles).
- Ouvrir la participation à une « communauté élargie de pairs » (scientifiques et autres acteurs pertinents pour la qualité de la réflexion).
Transition écologique et emploi : le grand bouleversement
La transition écologique va-t-elle créer des emplois ?
La transition écologique, visant la réduction des émissions de gaz à effet de serre, aura un impact majeur sur l'emploi, entraînant destructions et créations.
- Restructuration sectorielle :
- Secteurs en déclin et affectés : Automobile, cimenterie, raffinage, sidérurgie, énergies fossiles, aviation.
- Secteurs en croissance : Éoliennes, énergies renouvelables, rénovation thermique, panneaux photovoltaïques, vélos, agriculture biologique, industrie ferroviaire.
- « Destruction créatrice » (Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942) [15] :
- Le changement est dû non seulement aux innovations mais aussi aux adaptations des entreprises aux nouvelles normes écologiques et aux goûts des consommateurs.
- Études sur l'impact sur l'emploi :
- Philippe Quirion (CIRED, 2013) [16] : Étude sur l'effet de la transition énergétique en France basée sur le scénario négaWatt (développement massif des économies d'énergie et énergies renouvelables 2012-2050).
- Résultats : Effet positif sur l'emploi (+240 000 emplois ETP en 2020, +630 000 en 2030). Les secteurs en croissance sont plus intensifs en main-d'œuvre que ceux en déclin.
- Créations nettes d'emplois estimées entre 220 000 et 330 000 en 2020, et entre 570 000 et 820 000 en 2030.
Quelles prévisions d'emploi pour la transition écologique ?
Les prospectives sur l'emploi dans la transition écologique varient selon les investissements et le volontarisme politique.
- France Stratégie et DARES : Réalisent des prospectives régulières (L'Avenir des métiers, Les Métiers en 2030).
- Le scénario de référence de Les Métiers en 2030 prévoyait 1 million de créations d'emplois entre 2019 et 2030.
- Une variante « stratégie bas-carbone » ajoutait 126 000 emplois dans la construction et l'immobilier.
- Autres estimations :
- ADEME : Prévoit 600 000 emplois créés d'ici 2030, notamment dans la construction.
- WWF : Propose trois scénarios (Tendanciel, Engagements actuels, Relance verte). Le scénario « Relance verte » (investissement annuel supplémentaire de 14 milliards d'euros) prévoit 1,8 million d'emplois supplémentaires d'ici 2030 dans la rénovation thermique, les énergies renouvelables, les transports.
- Think tank The Shift Project : Plan de transformation de l'économie française.
- Analyse 11 millions d'emplois, dont 4 millions liés à la décarbonation.
- Prévoit 300 000 créations nettes d'ici 2050 (destruction de 1,1 million, création de 800 000).
- Différences marquantes : Plus de destructions dans le logement (ralentissement de la construction neuve). L'emploi de la rénovation thermique ne compensera pas ces destructions.
- Secteur automobile : Perte de 300 000 emplois ETP.
- Agriculture : Gain de 500 000 emplois (re-localisation du maraîchage, agroécologie).
- Facteurs déterminants : Le nombre d'emplois créés et détruits dépend des investissements financiers, du volontarisme public dans la réorientation économique, de la coordination des acteurs et de la capacité de former et reconvertir les compétences.
Comment anticiper les reconversions de la transition écologique ?
La France a déjà connu des restructurations économiques (sidérurgie, textile), qui ont souvent entraîné chômage et précarité. L'anticipation des reconversions est essentielle.
- Expériences passées du manque d'anticipation : Le Fonds européen d'ajustement à la mondialisation a aidé des travailleurs licenciés, mais cela concernait des plans sociaux de masse.
- Enjeu actuel : Anticiper les réductions d'effectifs et les transformations des méthodes de production des entreprises face à l'obligation de décarbonation.
- Concept de « transition juste » : Développé par la Confédération syndicale et internationale (2009) et l'OIT (2015).
- La question sociale doit être intégrée à l'économie verte.
- Nécessité de consulter tous les acteurs, former les travailleurs aux nouvelles compétences.
- Complexité de la mise en œuvre :
- Identifier les entreprises concernées et cartographier les compétences des salariés.
- Identifier les emplois futurs (lieux, quantités), organiser l'apprentissage des nouvelles compétences.
- Nécessite une ingénierie précise, une coordination territoriale (entreprises, salariés, instituts de formation, branches).
- Outils existants : SRCAE (schémas régionaux climat air énergie), PCET (plans climat énergie territoriaux).
- Rôle de France Travail : Actuellement en charge des reconversions, ce qui est insuffisant pour éviter les conséquences négatives.
- Démarche One Million Climate Jobs (Royaume-Uni) : Des syndicats et associations ont proposé la création d'institutions pour diagnostiquer les compétences des salariés des entreprises menacées, les former et les réintégrer dans un service public du climat (rénovation thermique, transports en commun, énergies renouvelables).
- Ces innovations sociales restent cependant insuffisantes.
Quelle programmation des emplois et des compétences dans la transition écologique ?
La mission confiée à Laurence Parisot en 2018 visait à élaborer un Plan de programmation des emplois et des compétences (PPEC), suite à la loi sur la transition énergétique.
- Objectif du PPEC : Tenir compte des orientations de la programmation pluriannuelle de l'énergie et identifier les besoins en emplois et compétences liés à la transition écologique.
- Rapport Parisot (février 2019) : Concentré sur l'énergie, le bâtiment et les transports.
- Constat : Pas de modélisation macro-économique en France intégrant la dimension compétences du marché de l'emploi (contrairement à la Norvège).
- Peu de métiers radicalement nouveaux : La transition énergétique modifiera le contenu de nombreux métiers existants.
- Quatre catégories de métiers en évolution profonde : Conseiller énergie, économe de flux, agrégateur, ingénieur en génie des matériaux.
- Compétences essentielles : Sensibilisation à la transition énergétique, éco-conception, coordination des compétences, convergence transition énergétique/numérique.
- Transferts de compétences : Ce processus ne sera pas automatique. Nécessité d'outils comme les « CV de site » pour évaluer et valoriser les compétences collectives.
- Exemple du bâtiment : Le marché de la rénovation nécessite de nouveaux savoir-faire, et de nouveaux métiers comme conseiller énergétique doivent se développer.
- Secrétariat général à la Planification écologique (2024) :
- Estime que 8 millions d'emplois seront concernés, avec 200 000 à 550 000 créations nettes.
- La plupart des besoins sont dans des secteurs déjà en tension.
- Nécessité de former plus de 2,8 millions de personnes d'ici 2030 (dont 90 % d'employés et ouvriers) dans les secteurs prioritaires.
Les affres de la reconversion écologique
Trois études récentes soulignent l'urgence, mais l'insuffisance, de l'anticipation et de l'accompagnement des reconversions liées à la transition écologique.
- Secteur automobile (Fondation nature et homme & CFDT, 2021) [17] :
- Risque réel de désindustrialisation en France si la transition n'est pas accélérée.
- 100 000 emplois supprimés en 10 ans. Risque de nouvelle saignée d'ici 2035 (fin des véhicules thermiques neufs en Europe).
- Scénario électrique : Potentiel de 33 % d'emplois supplémentaires en 2050, mais nécessite de restructurer la production autour de l'électromobilité (produire 2,3 millions de moteurs en France en 2030).
- Conditions : Accès des salariés à la formation/reconversion, aides au secteur conditionnées par critères sociaux et écologiques.
- Secteur charbonnier (Institut Veblen & Réseau Action Climat, 2022) [18] :
- Les entreprises n'investissent dans l'adaptation des compétences que sous contrainte (normes, réglementations, interdictions).
- La GPEC (gestion prévisionnelle des emplois et des compétences) est l'apanage des grands groupes.
- Absence de visibilité pour les entreprises due à un manque de planification écologique des pouvoirs publics (nationaux et régionaux).
- Nécessité d'intégrer les enjeux de développement des compétences aux stratégies nationales (Stratégie Nationale Bas-Carbone, Programmation Pluriannuelle de l'Énergie) et régionales (SRADDET, PCAET).
- Les salariés des catégories ouvriers/employés non qualifiés ont deux fois moins de chances de retrouver un emploi après reconversion.
- Secteur pétrolier et gazier (Amis de la terre, Institut Veblen & Institut Rousseau, 2022) [19] :
- Les salariés sont conscients des risques climatiques sur leur emploi.
- 80 % sont prêts à se reconvertir hors du secteur, avec un fort intérêt pour d'autres secteurs de l'énergie.
- Freins : Manque de formations.
- Critique des pouvoirs publics : 2/3 estiment que l'État et les régions n'agissent pas suffisamment.
- Secrétariat général à la Planification écologique (2024) : A publié une cartographie des transformations de l'emploi pour la transition écologique. L'enjeu est désormais sa mise en œuvre.
Comment faire concrètement la transition écologique ?
La transition écologique est complexe et pleine de contradictions. Il est crucial de prendre les bonnes décisions en s'appuyant sur la science.
- Questions clés : Planification, zéro artificialisation nette (ZAN), mesures miroirs, métallivorité de la transition énergétique, mobilités durables.
Pourquoi la planification est-elle nécessaire ?
La planification est essentielle pour la transition écologique, comme l'illustre l'expérience française post-Seconde Guerre mondiale.
- Commissariat général au Plan (CGP, 1946) : Créé par le général de Gaulle, sous la direction de Jean Monnet.
- Fondements de la planification à la française (Marie-Laure Djelic) : Inspiré du New Deal américain et de l'économie de guerre.
- Rôle du Plan : Accélérer la reconstruction, moderniser l'économie. Organiser la production en définissant les priorités.
- Commissions de modernisation : Réunissent patronat, syndicats, administration, experts pour coordonner la production. Les partenaires sociaux ont un rôle essentiel.
- Évolution du Plan : Sous Jacques Delors (1962-1969), il intègre les questions de qualité de vie.
- Désagrégation : Le CGP est devenu Centre d'analyse stratégique (2006) puis France Stratégie (2013). Multiplicité de « plans » sectoriels sans cohérence globale.
- Renouveau de la planification :
- Emmanuel Macron : Éloge de la planification écologique durant la campagne présidentielle.
- Secrétariat général à la Planification écologique (2022) : Créé sous Élisabeth Borne, il est chargé d'assurer la cohérence et le suivi des politiques écologiques.
- Nécessité du plan : La transition écologique exige une vision d'ensemble, une trajectoire de réduction des émissions, des objectifs clairs, une programmation des investissements, des reconversions anticipées.
- Extensions nécessaires : Renforcer le SGPE, restaurer une planification nationale articulée aux niveaux européen et local, planifier l'aménagement du territoire, les relocalisations, les investissements. Un Plan global est nécessaire pour une approche coordonnée et juste.
Pourquoi devons-nous respecter l’objectif du ZAN : zéro artificialisation nette ?
Le ZAN (Zéro Artificialisation Nette), fixé pour 2050 par la loi Climat et résilience, est un objectif crucial en France. Il vise à compenser toute artificialisation par la renaturation d'une surface équivalente.
- Définition de l'artificialisation : « Altération durable de tout ou partie des fonctions écologiques d'un sol, en particulier de ses fonctions biologiques, hydriques et climatiques, ainsi que de son potentiel agronomique par son occupation ou son usage. »
- Importance du sol : Support et produit du vivant, indispensable à la vie terrestre. Son artificialisation est durable et parfois irréversible.
- Impacts négatifs de l'artificialisation :
- Biodiversité : Effondrement par destruction d'habitats.
- Souveraineté alimentaire : La majorité de l'artificialisation se fait sur des terres agricoles (plus de 80 %).
- Écologie : Altération des fonctions (stockage carbone, infiltration des eaux, dépollution).
- Environnement et santé : Étendue urbaine, augmentation des déplacements et des émissions de gaz à effet de serre.
- Causes de l'artificialisation :
- Logements : 63 % du processus sur les vingt dernières années. Le besoin est porté par la croissance du nombre de ménages (augmentation de la population, réduction de leur taille due au vieillissement et à la décohabitation).
- Développement de zones d'activités et d'infrastructures.
- Périurbanisation : Attrait du pavillon individuel, cherté des centres urbains, éloignement domicile-travail.
- Augmentation des résidences secondaires.
- Objectifs et défis du ZAN :
- Cible : ZAN en 2050, avec réduction de 50 % du rythme d'ici 2031 (par rapport à la décennie précédente, hors Île-de-France et Corse).
- Arbitrages drastiques pour les régions.
- Pistes (France Stratégie) : Moins de consommation d'espaces par logement, réduction des besoins par limitation des résidences secondaires et lutte contre la vacance.
- Conflits d'usage : La réindustrialisation et le développement d'infrastructures augmentent le besoin de foncier, rendant les décisions publiques délicates.
- Les scénarios de rupture ne sont pas encore privilégiés par les régions.
Pourquoi les clauses et les mesures miroirs sont-elles nécessaires ?
Les clauses miroirs et mesures miroirs sont des outils pour lutter contre la concurrence déloyale liée aux importations de produits fabriqués sous des normes environnementales et sociales moins strictes.
- Enjeu : Les produits importés ne respectent souvent pas les mêmes normes que les produits nationaux, créant un déficit de compétitivité pour les producteurs français et européens.
- Distinction :
- Clauses miroirs : S'appliquent dans les accords de libre-échange, imposant aux pays tiers les mêmes règles qu'en France/Europe.
- Mesures miroirs : Intégrées dans la législation européenne, elles appliquent les standards européens à l'ensemble des produits importés.
- Rapport Institut Veblen et al. (mars 2023) [20] : Souligne l'urgence des mesures miroirs pour préserver climat, biodiversité et santé, et stopper la concurrence déloyale.
- Impact des accords commerciaux de l'UE :
- Le CETA (Canada) et l'accord Nouvelle-Zélande facilitent l'exportation de pesticides interdits et l'entrée de produits agricoles avec des normes moins exigeantes.
- Cette tendance s'accentue avec de nouveaux accords (Chili, Mexique, Mercosur, Australie).
- Crise agricole et environnementale :
- Le système agricole et alimentaire s'est internationalisé et industrialisé, causant des dégâts sur climat, biodiversité et santé.
- L'enjeu est d'assurer la sécurité alimentaire mondiale tout en préservant les ressources et luttant contre le changement climatique.
- Pacte vert européen : Vise la neutralité carbone en 2050, avec des objectifs de réduction de pesticides et de pollution.
- Cohérence politique : Les mesures miroirs permettraient à l'UE d'aligner sa politique commerciale sur ses politiques agricoles et environnementales, soutenant la transition agroécologique.
- Défis d'application : Compatibilité avec les règles de l'OMC (exige des arguments scientifiques), nécessité de contrôles et accès aux méthodes de production dans les pays étrangers. C'est un chantier essentiel.
Pourquoi la transition énergétique est-elle métallivore ?
La transition bas-carbone nécessite une consommation massive de minerais et métaux (lithium, cobalt, nickel, cuivre, graphite), ce qui soulève des défis stratégiques.
- Augmentation de la consommation de minerais : L'Agence internationale de l'environnement (2021) estime une multiplication par quatre de la consommation actuelle de minerais pour respecter l'Accord de Paris (<2°C). Notamment pour batteries électriques, piles à combustible, éoliennes, panneaux photovoltaïques, ordinateurs.
- Exemple du parc automobile anglais : La conversion à l'électrique nécessiterait l'équivalent de deux fois la production mondiale actuelle de cobalt, 75 % du lithium mondial, et 50 % du cuivre mondial.
- Dépendance de l'UE : L'Union européenne qualifie ces matériaux de « critiques » en raison de sa forte dépendance aux pays étrangers et de l'enjeu stratégique de la sécurité d'approvisionnement.
- Questions clés : Protection de l'approvisionnement, ouverture de mines en Europe, rôle de la sobriété.
- Règlement européen sur les matériaux critiques (CRMA, mars 2024) :
- Objectif : Réduire la dépendance de l'UE aux fournisseurs extérieurs et améliorer la résilience industrielle.
- Champ d'action : Chaîne de valeur complète (extraction, raffinage, transformation, recyclage).
- Ambition : Diminuer les impacts environnementaux/sociaux, améliorer la circularité.
- Matériaux ciblés : 34 matières premières critiques, 17 stratégiques (pour les technologies de transition verte/numérique et défense).
- Difficultés d'atteindre les objectifs du CRMA (Emmanuel Hache et Émilie Normand, Institut Veblen) :
- Augmenter l'extraction de 10 %, le raffinage de 40 %, le recyclage de 25 % en Europe.
- Obstacles : Manque de réserves dans le sous-sol européen, longs délais entre exploration et production, financements importants nécessaires (non intégrés à la taxonomie européenne, pas de budget spécifique comme l'IRA américain).
- Image négative du secteur minier, opposition locale due aux impacts environnementaux. (La Ruée minière au XXIe siècle, Celia Izoard) [21].
- Solution face aux défis : La sobriété de nos usages apparaît comme une réponse primordiale, en complément de la protection des approvisionnements et de la possible ouverture de mines sous strictes conditions.
Comment rendre les mobilités durables ?
Les transports sont responsables de 30 % des émissions de gaz à effet de serre en France (plus de la moitié par les véhicules particuliers). La décarbonation des mobilités est un enjeu complexe.
- Bénéfices de la décarbonation : Climat, santé (40 000 morts prématurées/an dues aux particules fines, 7 000 aux oxydes d'azote), bien-être (moins d'embouteillages, trajets moins harassants).
- Complexité :
- La voiture est un symbole de liberté et indispensable pour beaucoup.
- Les alternatives ne sont pas toujours à la hauteur et présentent des défis (coût, adaptation, disponibilité territoriale).
- Report modal : Encourager le covoiturage, train, bus, tramway, vélo, marche. Le Forum Vies Mobiles [22] met en évidence les avantages des alternatives.
- Alternatives automobiles : Rétrofit (conversion thermique/électrique), voiture électrique.
- Débat sur la voiture électrique : Cédric Philibert (Pourquoi la voiture électrique est bonne pour le climat) [23] soutient que les réserves mondiales de minerais et l'électricité suffiront.
- D'autres auteurs contestent, craignant le manque de minerais et d'électricité pour un parc automobile grandissant, surtout avec l'augmentation du poids et de la taille des véhicules électriques.
- Mesures raisonnables et politiques publiques :
- Limiter le poids des véhicules (800 kg max).
- Réduire la vitesse sur les routes (ex: 110 km/h sur autoroute, proposé par la Convention citoyenne).
- Diminuer la taille du parc automobile (report modal).
- Construire des véhicules légers en France (le coût ne serait pas supérieur [24]).
- Ces mesures, volontaires et déterminées, seraient un grand pas vers la transition écologique et sociale.
[1] François Fourquet, Les Comptes de la puissance. Histoire de la comptabilité nationale et du plan, Éditions Recherches, 1980.
[2] André Vanoli, Une histoire de la comptabilité nationale, La Découverte, 2002.
[3] Limits to Growth (Les Limites à la croissance dans un monde global: modélisations, prospectives, réfutations), 1972.
[4] Sicco Mansholt, La Lettre Mansholt, op. cit.
[5] Sicco Mansholt, La Crise, Stock, 1974.
[6] Dominique Méda, Qu'est-ce que la richesse ?, Aubier, 1999.
[7] Lynn White, « Les racines historiques de notre crise écologique », 1967. Disponible en français aux PUF, 2019.
[8] Pape François, encyclique Laudato si', sur la sauvegarde de la maison commune, Salvator, 2015.
[9] Malte Faber, « How to be an ecological economist ? », Ecological Economica, mai 2008.
[10] Référence à Guillaume Blanc, Élise Demeulenaere et Wolf Feuerhahn (dir.), Humanités environnementales. Enquêtes et contre-enquêtes, Édition de la Sorbonne, 2017.
[11] Steve Keen, article publié en 2019 (non explicitement nommé).
[12] William R. Catton et Riley E. Dunlap, « Sociologie environnementale : un nouveau paradigme », American Behaviour Scientist, vol. 24, n° 1, sept-oct. 1980.
[13] Tom Dedeurwaeredere, Les Sciences du développement durable pour régir la transition vers la durabilité forte, rapport au gouvernement belge, 2013.
[14] « An interdisciplinary framework for navigating social-climatic tipping points », People and Nature, vol. 5, n° 5, octobre 2023, p. 1445-1456.
[15] Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1990.
[16] Philippe Quirion, « L'effet net sur l'emploi de la transition énergétique en France », 2013.
[17] « Automobile : notre scénario pour une transition juste », Fondation pour la nature et l’homme et CFDT, juin 2021.
[18] « Emploi et climat. Relever le défi des reconversions. Le cas du charbon français. », Institut Veblen et Réseau Action Climat, septembre 2022.
[19] « Pour une transition juste : visions et attentes des travailleurs du secteur pétrolier et gazier en France », Amis de la terre, Institut Veblen et Institut Rousseau, mars 2022.
[20] « Pourquoi est-il urgent de mettre en place des mesures miroirs ? », Institut Veblen, Fondation pour la nature et l'homme et Interbev, mars 2023.
[21] Celia Izoard, La Ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux à l'ère de la transition, Seuil, 2024.
[22] Forum Vies Mobiles : https://forumviesmobiles.org/
[23] Cédric Philibert, Pourquoi la voiture électrique est bonne pour le climat, Les Petits Matins, 2024.
[24] Fondation pour la nature et l'homme, étude sur la production de citadines électriques en France : https://www.fnh.org/produire-citadines-electriques-france/
Remerciements
- Sandrine Treiner : Pour avoir confié la réalisation des chroniques « Le pourquoi du comment » sur l'économie et le social à France Culture, et pour l'édition de celles-ci.
- Équipe de France Culture : Corinne Amar, Clotilde Pivin et Virginie le Duault, pour leur accompagnement professionnel.
- Sophie de Lombarès : Pour sa relecture érudite et rigoureuse.
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