Vérité, Raison, Existence, Langage, Temps
Sin tarjetasComment la raison permet de distinguer le vrai du faux dans l'existence, le langage et le temps.
Dans l'Antiquité, la question de la connaissance opposait les sceptiques, qui voyaient la réalité comme une illusion subjective et dépendante du langage, aux rationalistes comme Platon, pour qui la véritable existence réside dans des formes intelligibles au-delà des apparences sensibles. Protagoras, un sophiste, affirmait que l'homme est la mesure de toute chose, rendant la vérité relative et ancrée dans le temps et le langage individuel. À l'inverse, Socrate cherchait une vérité objective accessible par la raison
dialectique, distinguant l'opinion (doxa) de la science (épistémè) qui vise une vérité permanente.
Le problème central est de savoir s'il est possible de trouver une vérité intemporelle dans une existence temporelle. Le terme "existence" en philosophie désigne à la fois ce qui est perçu dans le temps et ce qui persiste au-delà des changements temporels et des illusions linguistiques. La raison, faculté intemporelle et logique, peut-elle saisir une vérité absolue dans une existence fluide et un langage ambigu ? Socrate suggère que la raison permet de transcender les apparences pour atteindre une existence universelle ou une nature fixe des choses, grâce à un dialogue méthodique qui clarifie le langage et stabilise le temps.
La raison est la faculté humaine de connaître le réel avec certitude, en évitant l'erreur par des jugements adéquats qui intègrent le langage comme outil de représentation et le temps comme dimension structurante. Connaître l'existence implique de se représenter des choses et leurs relations dans le temps et l'espace grâce à des énoncés linguistiques vérifiables. La vérité est l'adéquation entre une proposition linguistique et le réel existant.
On distingue la raison scientifique (empirique et expérimentale), la raison métaphysique (s'élevant au-delà du temps et du langage sensible), et la raison pratique (s'appuyant sur le temps et l'action). La question se pose de savoir si la raison requiert toujours l'expérience sensible pour distinguer la vérité de l'existence ou si elle peut opérer a priori, grâce au langage et au temps comme formes structurantes.
Nous explorerons d'abord comment l'opinion sensible masque la vérité de l'existence, nécessitant une rupture vers l'intelligible pour clarifier le langage et stabiliser le temps. Ensuite, nous examinerons les limites de la raison face au temps et au langage.
I- L'opinion sensible masque-t-elle la vérité de l’existence ?
A- La connaissance de l’existence est-elle d’abord sensible ?
1- Quels sont nos moyens de connaissance de l’existence ?
Le corps, doté de cinq sens, perçoit l'existence dans le monde sensible, affecté par le temps et l'espace. Ces perceptions immédiates semblent former une connaissance directe, mais sont souvent exprimées par un langage imprécis, source d'ambiguïtés.
L'esprit, doué de raison, forme des représentations sous forme d'idées (énoncés linguistiques) et les combine en jugements ou raisonnements qui transcendent le temps sensible.
Connaître l'existence, c'est comprendre l'homme et le monde dans leurs dimensions temporelle et linguistique. La vérité de l'existence est difficile à obtenir car elle est médiatisée par le langage et altérée par le temps. La recherche de la vérité de l'existence est rationnelle car elle utilise la raison pour clarifier le langage et maîtriser le temps, contrairement à la doxa qui s'enferme dans des confusions linguistiques.
L'étymologie du mot "raison" vient du latin ratio, désignant initialement une mesure, un calcul, puis une explication. En mathématiques, la "ratio" est le rapport entre deux nombres ou concepts. L'homme rationnel de l'époque classique est celui qui possède l'art de la mesure et de la comparaison précise, utilisant le langage pour fixer les objets dans l'existence et le temps. Le système métrique est une production significative de cette rationalité. Le terme logos (grec), traduit par verbum en latin, désigne la parole, la discussion et la raison créatrice.
2- Peut-on fonder la connaissance de l’existence sur la sensation ?
Percevoir une chose ou une relation ne permet pas de savoir si ce qui est perçu lui est propre ou n'est que passager. C'est un problème de méthode, car le langage utilisé pour décrire la perception peut introduire des confusions. On ne peut pas saisir les causes ou les conditions de ce que l'on perçoit sans une méthode rigoureuse et un langage précis qui fixe le devenir.
Aristote montre que percevoir une éclipse ne permet pas de connaître sa cause ou sa durée exacte. La question est de savoir si le monde sensible est connaissable par les sens seuls ou s'il faut l'aide d'un langage rationnel. Nos sens nous ouvrent au monde, mais il est possible que les choses ne soient pas telles que nous les percevons. Il faut distinguer les apparences de la réalité et admettre que les apparences sensibles, exprimées par un langage subjectif, ne disent peut-être rien de la réalité. Ne pas se méfier de nos perceptions peut conduire à l'illusion réaliste, où le langage renforce l'erreur.
La première conséquence est qu'il n'est peut-être pas possible de connaître les choses telles qu'elles existent par les sens seuls, sans la raison pour clarifier le langage. S'obstiner à fonder notre connaissance sur les sens est un problème de méthode, car les choses changent (Héraclite : "Le même homme ne pose pas deux fois le même pied dans le même fleuve"). Cela nous amène à distinguer le réel du sensible et à admettre que le réel est plus large que le sensible, incluant des existences intelligibles et intemporelles. Il y a une réalité métaphysique au-delà de toute perception, inconnaissable sans un langage intelligible.
Les sens sont trompeurs car ils ne capturent pas l'être même des choses.
Dans le Théétète, Socrate examine l'idée du sophiste Théétète selon laquelle la connaissance procède des sensations. Cette thèse soutient que ce que nous connaissons de l'existence, nous le connaissons par les sens et l'exprimons dans un langage quotidien. Théétète affirme qu'il suffit de voir pour savoir, mais Socrate montre les limites du langage sensible. Si la science est fondée sur les sensations, elle ne peut rien fonder, car toute sensation est variable d'un individu à l'autre et influencée par le temps et le langage commun. La chose perçue aura une multitude de conceptions différentes, rendant impossible une vérité commune et détachée de tout intérêt personnel.
Une première objection à cette thèse est la nécessité de distinguer les apparences des choses de ce qu'elles sont en elles-mêmes, indépendamment du devenir, du sujet et du langage. Socrate rapproche cette critique de la sensation de la thèse de Protagoras : "l'homme est la mesure de toute chose". Selon Socrate, l'existence ou la non-existence de toute chose est décidée par l'homme grâce à son langage, relevant d'un pur relativisme.
La deuxième objection concerne le mobilisme des choses dans le temps. Les choses sont en perpétuel changement, et le langage peine à les fixer. Si la connaissance dépend des sensations, elle est impossible à établir. La perception ne permet pas de fixer une connaissance stable des objets. Le monde sensible est le monde du devenir (Héraclite : tout devient, mais n'est pas). Cette critique nous demande de faire une distinction conceptuelle entre l'être (éternité) et le devenir (temps). Toute connaissance de l'existence est impossible sans transcender le temps. Selon Socrate et Platon, connaître quelque chose reste possible si l'on parvient, par un autre moyen que les sens, à saisir un objet stable grâce à un langage dialectique qui stabilise le devenir.
B- La recherche de la vérité de l’existence doit-elle reposer sur la connaissance sensible ou sur la connaissance intelligible ?
1- Doit-on admettre un piège du sensible dans notre recherche de la vérité ?
Dans le livre VII de la République, Socrate raconte l'allégorie de la caverne. En grec, le mot alêthéia (vérité) est composé d'un a-privatif et de Léthé, le fleuve mythique de l'oubli. La vérité est ce qu'une âme a jadis su mais a oublié en venant sur terre. Le réalisme platonicien cherche à purifier le langage et ses illusions pour remonter vers la permanence et l'intemporel. Le mot "vérité" vient aussi du latin veritas, désignant la correspondance entre la proposition et la réalité.
L'allégorie de la caverne illustre comment le langage des prisonniers est piégé par le sensible. Les ombres sur le mur représentent le sensible, produites par les marionnettistes (manipulation du langage sensible). À l'extérieur, il y a des ombres, des reflets et différents niveaux d'existences intelligibles, le Soleil symbolisant le Bien, cause de tout ce qui est.
Les prisonniers, enchaînés depuis la naissance, voient les ombres comme une forme de connaissance, basée sur des régularités temporelles et exprimée dans un langage approximatif. Ces savoirs sont dérisoires car ils ne portent que sur une infime partie de la réalité, confondue avec la réalité entière, et limitée par un langage qui n'en capture pas l'essence.
Un prisonnier est libéré et sorti de la caverne. Platon fait ici référence à l'éducation (du latin educatio : donner à manger, donner des connaissances), qui permet de rompre avec l'opinion et de purifier le langage. La découverte de la réalité est progressive et douloureuse, transformant peu à peu le langage du prisonnier. Une fois sorti, il contemple les idées vraies, immuables et éternelles. Il doit ensuite redescendre pour transmettre ce qu'il a appris, malgré la souffrance de l'accommodation à l'obscurité, symbolisant le retour dans le temps sensible et la doxa. Le philosophe a le devoir moral de partager la vérité.
L'allégorie nous apprend qu'il y a deux temps : le sensible et l'intelligible. L'essentiel de ce qui existe n'est pas de l'ordre du sensible. Ce que nous voyons est une illusion et un simulacre. L'intelligible est ce que nous pouvons penser (contempler) mais pas percevoir, et que nous pouvons comprendre grâce à un langage conceptuel et abstrait. L'intelligible est une part de notre réalité, posée comme telle en dehors du temps, car l'intelligible et la métaphysique sont éternels, tandis que le monde sensible disparaîtra.
Les sens sont piégés par le temps, tandis que l'esprit peut s'affranchir des sens grâce au langage rationnel. Cela rappelle la méthode scientifique comme l'inductivisme. La science remet en cause une opinion naïve perçue par les sens grâce à l'observation. Par exemple, une éclipse solaire : l'opinion naïve est "le Soleil disparaît soudainement, c'est un présage". L'inductivisme observe les éclipses à plusieurs reprises, note leur périodicité, et en déduit une loi : les éclipses sont causées par l'alignement de la Lune entre la Terre et le Soleil. Cette loi, formulée dans un langage rigoureux, dépasse l'illusion sensible et établit une vérité sur l'existence du phénomène, stabilisée dans le temps.
Les énoncés d'observation, clarifiés par la raison, forment la base des lois et théories scientifiques. Cependant, un problème se pose : si la science est basée sur l'expérience temporelle, comment passe-t-on des énoncés singuliers résultant de l'observation aux énoncés universels constitutifs du savoir scientifique, sans distorsion linguistique ? Par la généralisation d'une série finie d'énoncés d'observation singuliers en une loi universelle et atemporelle.
2- Fonder notre recherche sur la méthode, dite méthode dialectique
Le monde sensible, réduit à nos cinq sens, nous enferme dans des "opinions" (langage confus pour connaissances confuses). La science est une méthode empiriste qui s'élève au-delà de l'opinion pour repérer des régularités dans le monde sensible. La science, comme l'opinion des prisonniers, généralise des observations temporelles sans fondement atemporel, ce qui pose le problème de l'induction pour le philosophe platonicien.
Le rôle que l'inductivisme fait jouer aux énoncés d'observation dans la science est erroné pour deux raisons :
La science ne commence pas par les énoncés d'observation ; il lui faut d'abord une théorie exprimée par un langage hypothétique. Les observations, pour acquérir un statut scientifique, doivent être présentées et formulées comme des énoncés d'observation dans un langage commun, mais elles contiennent d'abord des théories de divers degrés de généralité et de sophistication. Les énoncés d'observation sont faillibles et temporels, ne constituant pas une base sûre sans la raison pour les transcender.
Une autre proposition est de considérer les théories comme des conjectures ou des suppositions librement créées par l'esprit pour résoudre les problèmes posés par les théories précédentes, et de décrire le comportement de certains aspects du monde par un langage vérifiable. Seules les théories les mieux adaptées survivent dans le temps. Une théorie n'est jamais vraie de façon absolue, mais est la meilleure disponible si elle dépasse toutes celles qui l'ont précédée. Elle doit être falsifiable par un langage logique (Popper). Par exemple, le matérialisme historique de Marx et la psychanalyse de Freud ne sont pas falsifiables car leur langage est trop vague.
Toute proposition scientifique se construit grâce à un bon usage de la raison et de l'observation, en clarifiant le langage et en modélisant le chaos de la nature.
La méthode socratique utilise le dialogue pour fixer l'existence. Un dialogue éclairé naît d'un débat autour de la confrontation de deux thèses, guidé par un questionnement. Le dialogue socratique est un enchaînement de questions et de réponses pour transcender le temps immédiat. Il s'apparente à une réflexion personnelle ou à deux, utilisant le langage pour clarifier l'existence.
Les questions de Socrate visent à mettre à l'épreuve les connaissances de son interlocuteur sur l'existence et tous les savoirs, en les examinant par le langage de l'interlocuteur (maïeutique : accoucher les esprits des idées qui s'y trouvent). Le point de départ est "qu'est-ce que..." (Ti esti), une question qui purifie le langage de ses illusions. Le but est de montrer que les réponses sont des opinions irréfléchies, des lieux communs ou des exemples temporels, exprimés dans un langage vague, ne correspondant pas à la vérité (inadéquation du langage avec l'existence).
Il ne suffit pas de réfuter une opinion ; il faut poursuivre le dialogue, reposer les mêmes questions et inviter à de nouvelles réponses qui tiennent compte des objections antérieures, affinant le langage, les idées et les arguments. Chaque nouvelle réponse est une hypothèse à mettre à l'épreuve par de nouvelles questions. Le dialogue socratique vise une réponse justifiée, fondée sur des raisons et irréfutable, contrairement à une opinion basée sur des observations partielles et temporelles. C'est ce qui libère le prisonnier de ses chaînes (opinions) dans l'allégorie, le menant vers la vérité de l'existence. Rompre avec le monde sensible et les perceptions vise à découvrir l'essence même des choses.
Le mouvement du dialogue socratique passe de la perception d'une multiplicité de choses sensibles, semblables et différentes, à la saisie de l'unité purement intellectuelle, l'essence commune à toutes ces choses. C'est un mouvement du multiple à l'un, du sensible à l'intelligible. La dialectique explore l'intelligible et remonte de l'hypothèse à l'anhypothétique (en métaphysique, ce qui ne dépend d'aucun principe antérieur, ce qui est absolument premier, comme le Bien chez Platon). L'intelligence ne s'appuie pas sur des hypothèses temporelles, mais cherche un vrai principe, une idée première et fondatrice, cause et origine des autres, indépendamment du temps. Ce principe est le Bien, l'idée et le principe de toutes les idées, symbolisé par le Soleil dans l'allégorie de la caverne. Après avoir compris les pièges de l'opinion et des faux savoirs du monde sensible, il faut affirmer que la recherche de la vérité est raisonnable, mais est-il raisonnable de rompre avec le sensible ?
II- Dans la recherche de la vérité, l’usage de la raison est-il limité par l’existence, le langage et le temps ?
A- Doit-on douter de tout pour atteindre la vérité ?
1- En quoi réside le remède de l’erreur ?
La clarté se caractérise par la présence de ce qui est représenté à l'esprit, sans ambiguïté linguistique. Il y a des représentations obscures et des représentations claires. Du côté de l'esprit, il faut une attention soutenue à ce qui est perçu. L'esprit ne peut rendre claire une représentation obscure par la seule attention. La présence de représentations à l'esprit se distingue de la présence de la chose représentée dans le réel. Les qualités sensibles ne sont rien dans les choses matérielles. La clarté de la sensation ne signifie pas la présence d'objets matériels durables, mais la représentation qu'éprouve la sensation dans le temps. Il serait vain de rompre avec le sensible, car cette rupture nous conduirait à affirmer un autre monde.
Le monde sensible est inconnaissable car tout ce qui s'y trouve devient, de sorte qu'aucune détermination immuable et nécessaire ne peut être observée par la raison. Nous n'avons pas à rompre avec le sensible car nous avons besoin des sens pour connaître ce qui nous entoure, mais il est paradoxal de dire que nous n'avons pas besoin des sens pour connaître le sensible. On ne peut pas ne pas passer par les sens pour décrire linguistiquement le monde, mais on ne peut pas non plus passer par les sens pour le décrire linguistiquement. La connaissance du monde sensible ne se fait pas seulement par les sens, mais aussi par autre chose.
Descartes, prenant l'exemple d'un morceau de cire, expose ce qui passe pour évidence. Ce que nous connaissons le mieux, avec la plus grande distinction et sans confusion langagière, ce sont les corps physiques, car ils affectent nos sens dans le monde sensible et sont immédiatement saisis par eux. Cependant, il faut mettre à l'épreuve cette croyance en interrogeant nos moyens de connaissance. Descartes examine un morceau de cire d'abeille. Il décrit ses déterminations (odeur, couleur, taille) qui affectent nos sens. Le langage sensible le fixe mal, car décrire ces déterminations ne dit rien du morceau de cire. Toutes ces déterminations sensibles sont susceptibles de changer totalement (la chaleur altère son existence perçue). Il affecte encore tous nos sens, bien qu'il ait changé, de sorte que les nouvelles déterminations se distinguent radicalement des premières. Le morceau de cire peut avoir pour chaque sens une apparence changeante : il n'a pas plus tel aspect que tel autre. Il change et reste le même en même temps. Pourtant, malgré ces changements temporels, Descartes constate qu'il a toujours face à lui le même morceau de cire (identique à lui-même mais susceptible de revêtir des apparences variables).
Ce que nous pouvons vraiment connaître est sa nature et son essence. Ce qui affecte nos sens ne nous permet pas de la connaître (nos sens ne nous apprennent rien sur les corps physiques). Il est impossible que nous n'ayons pas affaire au même morceau de cire puisque nous voyons bien l'existence persister. Connaître véritablement quelque chose comme existant, c'est saisir ce quelque chose tel qu'il est aussi longtemps qu'il est lui-même. C'est donc saisir ses déterminations indépendamment des changements de surface qui peuvent l'affecter dans le temps, et grâce à un langage conceptuel.
Descartes montre la ligne de partage entre ce qui relève de la connaissance et ce qui n'en relève pas, au moyen de la distinction entre le propre ou le nécessaire et le contingent ou l'accidentel. Toutes les caractéristiques nécessaires ou propres forment la nature de l'objet existant. Le saisir, c'est le connaître au-delà du temps. La nature d'une chose, sa nécessité propre, se fixe parce que nous ne nous en tenons pas aux apparences. Nous saisissons ce qui change par un autre moyen : l'entendement. Cela ne veut pas dire que tout est de l'ordre de l'illusion, mais une connaissance ne peut pas se fonder sur les sens. Le mot "savoir" signifie saisir des déterminations propres à une chose existante, c'est-à-dire ce qu'elle possède tant qu'elle dure, quelles que soient ses changements d'apparence dans le temps du devenir. De plus, un savoir n'est savoir que parce qu'il a été exprimé dans un langage clair et précis.
Ce qui reste du morceau de cire n'est pas imaginable une fois qu'on a éliminé les apparences sensibles (extension, muabilité et flexibilité). L'imagination ne permet pas de les concevoir de manière stable ; elle permet tout au plus de l'illustrer dans le temps. L'imagination ne permet pas de connaître les corps physiques comme existants, puisqu'elle ne peut produire qu'un nombre limité d'images des corps alors qu'ils peuvent prendre une centaine de formes temporelles. On ne peut pas se servir de l'imagination pure pour connaître le morceau de cire.
L'entendement est la faculté de comprendre et de concevoir des concepts, ce qui se distingue des perceptions et des images formées par l'imagination. Ainsi, le morceau de cire n'est connaissable que par concepts (ici, l'étendue et la muabilité exprimées par un langage rationnel). Connaître quelque chose comme existant, c'est concevoir et non percevoir ou imaginer. Mais si on ne peut pas connaître par les sens, on ne connaît pas toujours les choses par l'entendement. Il ne suffit pas de se servir de cette faculté de comprendre pour connaître. Quand Descartes distribue le bon sens à l'ensemble des gens, il dit que la plupart des gens ne savent pas s'en servir et sont dans l'erreur.
Comment sortir de l'erreur ? On peut se servir de son entendement, mais avec une méthode. Quand l'entendement est à l'œuvre de manière maladroite (confusion des esprits sans méthode), c'est une opinion. Puis, l'entendement va être à l'œuvre de manière rigoureuse : toute démarche est une œuvre d'inspection de l'esprit, c'est-à-dire un examen progressif, une analyse effectuée par l'entendement dans le temps de la réflexion. Cette inspection va conduire, dans l'œuvre de Descartes, à l'établissement de deux listes de déterminations sensibles (avant/après), qui n'ont produit finalement qu'une connaissance confuse du morceau de cire. Une fois que Descartes aura établi sa connaissance de la cire, celle-ci sera claire et distincte et exprimée dans un langage précis.
Descartes répond à sa question : la connaissance des objets physiques est possible uniquement par l'entendement, à l'exclusion des sens et de l'imagination, parce qu'il n'y a que l'entendement qui puisse, par des concepts, concevoir des déterminations propres à une chose physique. Il en tire deux concepts : l'extension et la muabilité. Il n'y a que l'entendement qui puisse concevoir, sous forme d'idée, les sens ou la nature des choses existantes, mais aussi parce que ni les sens ni l'imagination ne peuvent saisir ce que les choses sont d'un point de vue nécessaire et intemporel.
2- Le doute est-il nécessaire à notre recherche ?
Peut-on rompre avec le sensible ? Descartes sera précieux pour répondre à cette interrogation.
Selon Descartes, nous sommes tous doués de bon sens, c'est-à-dire capables non seulement de juger, mais de bien juger (distinguer le vrai du faux). Cette affirmation cartésienne fait de la raison une caractéristique propre à l'homme. Elle oppose, dans la découverte de la vérité, la raison naturelle à l'autorité du texte et de la tradition. Affirmer l'universalité de la raison comme capacité à bien juger, c'est contester la nécessité de passer par la connaissance de savoirs constitués et figés dans un langage ancien. Invoquer le bon sens, c'est toujours s'en prendre à ceux qui, par connaissance de la tradition, font autorité.
Descartes ne s'en tient pas à cette information : il dit que quand on juge/on raisonne, nous sommes soumis à l'erreur, souvent due à un langage imprécis. Nous sommes assurés de ce bon sens.
Pour Descartes, on ne peut pas découvrir des connaissances sans apprendre à se servir de sa raison. Il est nécessaire d'apprendre à se servir de sa raison pour ne pas se tromper : il faut suivre les règles d'une méthode. Le but de la philosophie et de la science est de découvrir la vérité sur l'existence, fonder des connaissances solides et partageables. Pourtant, l'esprit humain est enfermé dans des contradictions et des erreurs temporelles. La connaissance de la vérité repose donc sur une mise en doute de toutes les idées reçues sans vérification et dans un langage peu rigoureux.
Une part essentielle de la philosophie de Descartes concerne la question de la certitude, c'est-à-dire l'adhésion de notre esprit à des propositions parce qu'il les tient pour vraies. La certitude est susceptible d'être illusoire, car ce n'est pas parce que je tiens une proposition linguistique pour vraie qu'elle l'est dans le réel. Toute la question est de savoir comment parvenir à des certitudes qui ne seraient pas des illusions. Descartes combat ces certitudes pour nous en donner d'autres.
Il écrit le Discours de la méthode, initialement préface d'un ouvrage de vulgarisation, écrit en français (langue du vulgaire). Dans ce texte, Descartes déclare l'universalité de la raison pour fonder une connaissance solide. Il donne des échantillons de ses résultats pour intéresser le public à sa méthode. Descartes veut ériger la raison en tribunal suprême, d'où cet incipit où il commence par distribuer le bon sens à l'ensemble des gens. Dans la première partie, il indique comment la déception causée par ses études fut le point de départ de ses recherches. Dans la seconde partie, il exprime sa volonté de tout reconstruire (après avoir fait table rase) et expose quatre règles fameuses :
Ne jamais rien recevoir pour vrai, qu'on ne sache pas vrai grâce à un examen.
Diviser chacune des difficultés qu'on examine en autant de parties que nécessaire.
Conduire par ordre les pensées en commençant par les objets les plus simples et aisés à connaître pour monter peu à peu vers la connaissance des plus composés/complexes.
Ne rien omettre dans cette division des parties.
L'affirmation de l'universalité de la raison sert surtout à mettre en valeur la méthode. L'incipit du Discours de la méthode commence par le constat : "le bon sens est la chose du monde la mieux partagée". La raison, définie comme le bon sens et nous différenciant de l'animal, est un pouvoir de juger tout objet qui se présente à lui. Co-extensive à la pensée, la raison est en nous une lumière naturelle : quoique je juge, c'est toujours moi qui juge (le jugement vient du sujet et non de l'objet). La science doit être définie à partir de ce foyer comme une certaine façon de penser, et non à partir de la diversité des objets temporels. Rejeter les idées reçues et jugées bonnes parce qu'elles sont reçues, c'est retrouver ce pouvoir souverain de juger qui, jusque-là, passait inaperçu.
Descartes distribue le pouvoir de raisonner à l'ensemble de l'humanité et inaugure une ère de la démocratie intellectuelle où chacun serait l'égal de chacun en matière de connaissance ("le bon sens est naturellement égal en tous les hommes"). Si tous les hommes ont un esprit semblable pour juger, comment se fait-il qu'un si petit nombre d'entre eux parviennent à la vérité ? Descartes répond que si les gens sont peu savants, c'est qu'ils n'ont pas la méthode : "ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, le principal est de l'appliquer bien".
Le bon sens est un pouvoir de bien juger. La différence du bon et du mauvais n'est pas dans le pouvoir, mais dans l'usage de ce pouvoir, dans la façon de procéder quand on juge. D'où la nécessité d'une méthode, comparable à une boussole et une carte pour le navigateur.
Le modèle mathématique est choisi pour fonder une méthode, car il utilise un langage précis. En se basant sur la supériorité mathématique sur les autres sciences, due à son raisonnement pour un objet clair et distinct et indépendant de la connaissance sensible et du temps, Descartes instaure une méthode capable de décomposer l'objet étudié et recommande de partir du simple pour aller jusqu'au plus complexe. Cela permet, dans la recherche de la vérité, de ne pas être bloqué par des connaissances difficiles. Avec Descartes, on a encore la possibilité de tout connaître. C'est l'aspect raisonnable et rationnel de la recherche de la vérité selon Descartes.
Si connaître l'existence consistait à se diriger vers des lieux obscurs, il faudrait du génie. Avec Descartes, il n'y a plus besoin de génie : en ramenant la possibilité de connaître le monde objectivement à tous les hommes, Descartes indique qu'atteindre la vérité n'est qu'affaire de méthode linguistique et rationnelle. Il faut se garder des esprits qui préfèrent deviner sur des objets obscurs, nous empêchant de parvenir rationnellement à la vérité.
Descartes choisit le modèle mathématique à dessein : les premières vérités mathématiques sont simples et atemporelles. Elles nous disent tout sans réserve, sans qu'il ne reste rien d'opaque. Leur objet est complètement éclairé. Avoir des représentations systématiquement adéquates, c'est ce que Descartes appelle les idées claires et distinctes exprimées dans un langage précis.
L'affirmation de Descartes fait de la raison une caractéristique propre à l'homme pour juger. Cette affirmation oppose la raison naturelle à l'autorité et à la tradition, souvent figées dans un langage ancien. Affirmer l'universalité de la raison comme capacité de bien juger, c'est contester la nécessité de passer par la connaissance des savoirs constitués. Descartes dit : on peut découvrir des vérités en lisant Platon et Aristote, à condition que cette découverte ne consiste pas seulement à recevoir une connaissance de manière passive.
La révolution cartésienne du savoir vise à briser le lien entre l'idée de vérité et l'idée d'autorité. Briser ce lien, c'est faire preuve d'esprit critique, mais c'est aussi plus que ça : Descartes incarne surtout l'esprit de doute (l'esprit critique ne s'intéresse qu'au contenu des idées). Descartes n'entreprend pas de critiquer ses anciennes opinions les unes après les autres ; il fait table rase de toutes les connaissances.
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