Origines et enjeux de la solidarité

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Exploration des racines antiques et des implications politiques et sociales de la solidarité, ainsi que de son rôle dans la formation des liens humains et des communautés.

LA SOLIDARITÉ, UN CONCEPT MODERNE AUX ORIGINES ANTIQUES

La solidarité est une notion complexe, à la fois moderne dans son usage et ancienne dans sa conception, qui désigne une relation de dépendance mutuelle et de responsabilité morale entre les êtres humains.

Introduction : La solidarité, une praxis sociogène ?

  • La solidarité : relation de dépendance mutuelle et de responsabilité morale.
  • Le mot est moderne (XIXe siècle), mais la réalité qu'il recouvre est consubstantielle à l'être-ensemble.
  • Origine étymologique : le latin in solidum (totalité), le vieux français sol (valeur économique).
  • La solidarité serait le principe, indissolublement moral et politique, qui innerve le lien social et régit les rapports économiques dans la cité.
  • Anciens penseurs (Platon, Aristote) reconnaissent l'interdépendance comme principe de l'existence commune.
  • Aristote (Les Politiques) : l'homme est un être sociable ; celui qui ne vit pas en société est "une brute ou un dieu".
  • Au XIXe siècle, la solidarité prend une inflexion "surérogatoire" (au-delà du devoir), comme le montrent les luttes ouvrières (grève du Creusot, typographes de Leipzig).
  • La solidarité comme praxis : elle concrétise des idéaux politiques abstraits (ex: le concept de "typographe" devient "corps professionnel" par l'action solidaire).
  • Film Pride (2014) : exemple d'intersectionnalité des luttes, montrant comment la solidarité transforme les rapports sociaux et produit de nouvelles affiliations (mineurs et LGBT).
  • La solidarité réelle est une dynamique révolutionnaire qui donne consistance à une nouvelle société.
  • Elle se distingue de la philanthropie : elle vise la transformation sociale et politique, non une simple charité.
  • Attention aux usages "affaiblis" du concept : la solidarité ne peut exister entre groupes antagonistes (ex: ouvriers et employeurs selon l'OIT).
  • Étienne Balibar et le "maître-mot" : la solidarité peut devenir un mot-valise cachant les causes socio-économiques des souffrances individuelles.
  • La solidarité est une force sociogène (qui produit du collectif), comme le montre la marche pour l'usine LIP (1973).
  • Elle transcende les affiliations catégorielles (région, entreprise) pour affirmer une conscience de classe.
  • Perspective marxiste : la solidarité ouvrière dépasse les frontières nationales, car le nationalisme occulte les antagonismes de classes. (Lénine, Notes critiques sur la question nationale, 1913).
  • La solidarité a un coût : elle implique des sacrifices personnels et la subordination des intérêts individuels à une cause transcendante (Nicolas Delalande, La lutte et l'entraide).
  • Les mouvements ouvriers ont créé une "contre-société" par la mutualisation des petites solidarités (crèches, coopératives).
  • La solidarité crée des liens nouveaux, une nouvelle étoffe du social.
  • Distinction de deux strates de solidarité :
    • (A) Fondamentale : lien social minimal, condition de l'existence commune (interdépendance).
    • (B) Privilégiée : entre membres choisis ou groupes construits par la praxis solidaire.
      • (B1) La solidarité est exclusive et discriminante : on ne peut être solidaire de tous.
      • (B2) Elle présuppose un lien affinitaire.

1. La philia, ancêtre de la solidarité ? Un principe cosmique qui fait tenir ensemble les choses, et ses conséquences éthiques

  • La philia (amitié) grecque : ancêtre antique de la solidarité.
  • Chez Empédocle, la Philotès (Amour/Amitié) et le Neikos (Discorde/Haine) sont des principes cosmiques d'organisation, d'unité et de dissolution.
  • La solidarité à l'échelle cosmologique : interdépendance entre les éléments d'un même ensemble.
  • Stoïcisme : la philia est une conséquence de la physique à l'éthique. Le pneuma (souffle primordial) ou le Logos (intelligence) unit tout.
  • Cicéron (Traité des devoirs) : nuire à autrui est "contraire à la nature", car cela rompt la société du genre humain, conforme à la nature. L'intérêt particulier doit s'identifier à l'intérêt général.
  • La nature est un tout organique lié par une sympathie universelle et une solidarité cosmique.
  • Les humains sont solidaires par cercles d'affection (famille à humanité entière) : la philia est un devoir.
  • Épictète (Entretiens) : métaphore du corps et du pied. Le pied, isolé, n'est plus un pied. L'homme, isolé, n'est plus un homme, mais une partie d'une cité, image de la cité universelle.
  • Marx et les "robinsonnades" : critique de l'abstraction de l'individu isolé, qui ignore l'interdépendance sociale.
  • Le stoïcisme lie la solidarité comme (A) principe cosmique et (B) fondement moral d'un devoir d'entraide.
  • L'idée d'une solidarité cosmopolitique sans frontières, englobant toute l'humanité, vient des stoïciens (Marc-Aurèle : "Nous sommes faits certainement les uns pour les autres").
  • Tension entre l'individu et son insertion dans les cercles d'appartenance.
  • Question des "limites de la solidarité" :
    • Solidarité avec les non-humains (anti-spécisme) : difficulté conceptuelle due à l'inégalité de fait.
    • Solidarité avec abnégation sans se consumer (Père Goriot : amour filial excessif).
  • Solidarité "bien ordonnée" : les thématiques de développement autocentré et "les nôtres avant les autres" (ex: maraudes extrémistes).
  • Les limites de la solidarité sont aussi culturelles et théologico-politiques : le concept de "prochain" dans le Lévitique est limité au peuple de Moïse.
  • La solidarité internationale : à l'échelle des nations, elle dépend de la conjoncture économique et politique (ex: aide au développement, réductions budgétaires).
  • La phrase de Michel Rocard ("nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde") illustre la question des proportions et des limites.
  • La solidarité est une contribution juste et pondérée pour soulager la souffrance d'autrui, tout en maintenant son autonomie (distinction avec charité et philanthropie).
  • Rocard (2009) : « la France et l'Europe peuvent et doivent accueillir toute la part qui leur revient de la misère du monde ».
  • Platon (Gorgias) : la justice est une condition de la philia cosmique et politique. Le tyran (Archélaos) est un être sans lien, malheureux.

2. La solidarité à géométrie variable ? Identité préalable et identité produite

  • La solidarité présuppose des affinités qu'elle raffermit. Elle est à "géométrie variable" car elle inclut un concept de justice.
  • Rarement solidaire des criminels ou de ceux qui nous ont fait du tort.
  • Exemple des catastrophes de Haïti et du Pakistan (2010) :
    • Dons beaucoup plus faibles pour le Pakistan malgré l'ampleur des dégâts.
    • Facteurs : vacances, distance linguistique, couverture médiatique, mais surtout la préconception du Pakistan comme "pays finançant le terrorisme".
  • La souffrance d'autrui doit être reconnue comme juste ou légitime pour déclencher la solidarité.
  • Jacques Hintzy (Unicef) : "les enfants pakistanais, ce sont aussi les nôtres" - desiderata pour dépasser les préjugés.
  • Hume : la solidarité est un effet des passions, non de la raison. Nos actions solidaires sont motivées par des affects sélectifs.
  • Exemple de la cagnotte pour le policier (affaire Nahel Merzouk) : les affiliations idéologiques et passionnelles déterminent à qui l'on est solidaire.
  • L'identité produite par la solidarité suppose un lien imaginaire ou passionnel préexistant.
  • Rapport de la Ligue des Droits de l'Homme sur la "solidarité à géométrie variable" envers les réfugiés : dénonce l'inhumanité et la discrimination basée sur l'origine ou la religion.
  • La solidarité ne peut être à géométrie variable, sinon elle perd tout son sens.

3. Le tyran, être sans liens, abandonné de tous

  • Le tyran (Archélaos chez Platon) est un être hors du lien social, privé de toute solidarité.
  • Exemples des corps de Mussolini ou Kadhafi profanés : refus des rituels funéraires, signe de la rupture totale avec la société.
  • Jean-Baptiste Jeangène Vilmer : le traitement du cadavre du tyran est un rituel de reconstitution du lien social violenté.
  • Pour La Boétie, l'amitié est incompatible avec la tyrannie.
  • Pierre Clastres (Recherches d'Anthropologie Politique) et le chef Guayaki Fusiwe : le groupe se désolidarise du chef autocratique pour préserver l'existence collective.
  • Société Guayaki : le tabou alimentaire de la chasse (celui qui tue ne mange pas sa propre prise) assure l'interdépendance et la solidarité, fondant la société.
  • La solidarité est une notion morale et politique indissociable d'une conception de la justice.
  • Elle implique une prise de parti politique et une éventuelle désobéissance civique (ex: délit de solidarité, affaire Cédric Herrou).

4. La solidarité, facteur décisif d'hominisation issue d'une disposition évolutionniste à l'altruisme ?

  • La solidarité est un facteur d'hominisation (Margaret Mead : fémur cassé et réparé).
  • Exemple du jeune Néandertalien "Tina" atteint du syndrome de Down : sa survie témoigne du soin actif de la communauté.
  • Cela soulève la question de l'altruisme : inné ou acquis ? avantage adaptatif ?
  • Platon (Protagoras) : mythe de Prométhée. L'habileté technique seule ne suffit pas. Zeus envoie Hermès donner la pudeur (aidôs) et la justice (dikè) pour unir les hommes.
  • La pudeur (vergogne) est la capacité à avoir honte face à la souffrance d'autrui (Bernard Stiegler, Primo Levi).
  • La vergogne est une condition subjective de la solidarité.
  • Elle se manifeste dans des gestes concrets (Cédric Herrou, le passant à Dunkerque, l'éleveuse de chèvres).
  • Aristote (Rhétorique) : l'homme sans vergogne est celui qui ne secourt pas autrui quand il en a les moyens.
  • Baudelaire (Assommons les pauvres) : paradoxe de la solidarité qui, au lieu de la charité, vise à redonner à l'autre sa liberté et son autonomie.
  • La solidarité ne se substitue pas à la lutte d'autrui, elle l'accompagne et la soutient, préservant son autonomie.

5. L'amitié, forme superlative de toute relation humaine et solidarité accomplie ?

  • L'amitié (philia) est la forme superlative de la solidarité.
  • Platon (Gorgias) : l'univers est uni par des rapports d'amitié, d'ordre, de justice.
  • Aristote (Éthique à Nicomaque) : l'amitié est une vertu nécessaire à la vie, couronnant toutes les autres, permettant de jouir des biens.
  • L'amitié est une interdépendance voulue, une "solidarité chimiquement pure".
  • La solidarité se décline à trois échelles :
    1. Du cosmos (maintien des éléments ensemble).
    2. De la société (concorde, bien politique par excellence).
    3. Des relations intersubjectives amicales (épanouissement de l'humanité).
  • Jean-Jacques Chevalier : la philia est la "réserve de chaleur humaine" qui nourrit le compagnonnage.
  • La solidarité doit être sélective : on ne peut être solidaire de tout le monde sans en amoindrir l'intensité (Sénèque, Aristote).
  • Les limites de la solidarité sont (A) subjectives (capacité individuelle) et (B) objectives (qualité de l'objet de l'attachement).

Conclusion

  • (1) La solidarité est le principe fondamental du lien social ; la modernité la fonde sur un contrat social, mais la question de sa nature persiste.
  • (2) Pas de solidarité sans justice. Toute action solidaire est une prise de parti politique et morale, souvent guidée par les passions plutôt que la raison (Hume).
  • (3) La solidarité est sélective et a des limites. Nos capacités d'empathie sont finies et doivent s'orienter vers des objets "dignes". Il peut y avoir des "conflits de solidarité".

La Solidarité : Un Concept Moderne aux Origines Antiques

La solidarité, entendue comme une relation de dépendance mutuelle et de responsabilité morale entre les êtres humains, est un concept central pour comprendre l'organisation politique et sociale. Bien que le terme lui-même soit relativement récent (XIXe siècle), la réalité qu'il désigne est aussi ancienne que la réflexion sur la vie en communauté.

Introduction : La solidarité, une praxis sociogène ?

La solidarité, au-delà de sa définition étymologique (*in solidum* signifiant la totalité, comme la solde entière d'un soldat, et l'ancien français *sol* pour une pièce d'or massif), est un principe moral et politique qui structure le lien social et les rapports économiques. Elle se manifeste comme un lien social minimaliste ou comme un élan de secours exceptionnel, impliquant un surcroît d'effort moral envers autrui.

Dans Les Politiques, Aristote souligne l'interdépendance humaine : « celui qui ne peut vivre en société, et dont l'indépendance n'a pas de besoins, celui-là ne saurait jamais être membre de l'État. C'est une brute ou un dieu. » Il associe l'absence de liens civiques à une infériorité ontologique.

Au XIXe siècle, la solidarité prend une inflexion "surérogatoire" (au-delà de ce qui est exigé) dans les mouvements révolutionnaires et réformistes. Elle vise à concrétiser des idéaux politiques par des actions tangibles, comme le soutien aux grévistes ou les dons pour une cause commune.

  • Exemple des grèves : Le soutien aux grévistes du Creusot en 1870 ou aux typographes de Leipzig en 1865 où les dons étrangers ont renforcé un "esprit de corps" et transformé une catégorie professionnelle abstraite en un collectif animé.

  • Culture professionnelle : La solidarité permet de donner une texture réelle et affective à une profession, qui autrement ne serait qu'un emploi creux. L'absence de solidarité déshumanise le collectif de travail, comme illustré par la scène des délégués syndicaux dans le film Carole Mathieu (2016).

« Conspirer à un même dessein » (Leibniz et Arnauld) est comparable à « faire advenir dans le réel des principes par la solidarité ». La solidarité, en tant que praxis, crée de nouvelles affiliations, renforce les convergences politiques et transforme les rapports sociaux.

  • Exemple historique : Le film Pride (2014) montre la solidarité inattendue entre les activistes LGBTQ+ et les mineurs gallois grévistes en 1984. Cette alliance a permis aux mineurs de dépasser leur homophobie initiale et de reconnaître une identité partagée de "réprimé par le pouvoir thatchérien", conduisant à des transformations sociales et politiques concrètes.

La solidarité n'est pas réductible à la philanthropie. Elle est un moteur de transformation sociale et politique, donnant corps aux idées réformistes ou révolutionnaires. Des exemples concrets comme l'accueil d'étudiants en médecine gazaouis à Cuba ou l'occupation de l'Église Saint-Bernard en 1996 pour soutenir les sans-papiers mettent en lumière cette praxis.

Tensions et distinctions du concept de solidarité

  1. Sens fort vs. sens édulcoré : Il faut distinguer une solidarité politiquement explicite d'une version édulcorée qui mêle philanthropie, humanitarisme et ultra-singularisation des souffrances individuelles, masquant les causes socio-économiques.

  2. Solidarité et production du socius : La solidarité est une force sociogène, elle produit du collectif. La marche des 100 000 à Besançon en 1973 en soutien aux travailleurs de l'usine LIP en est un exemple.

  3. Solidarité ouvrière et internationalisme : La solidarité peut transcender les cadres nationaux. Pour Lénine, le marxisme est internationaliste, car la construction nationale est une illusion qui occulte les antagonismes de classe. Les solidarités ouvrières se basent sur la place dans le processus de production, créant des affiliations plus "vraies".

La solidarité exige un effort, un coût, et suppose de subordonner les intérêts personnels immédiats à une cause transcendante, impliquant le partage de ressources et une relation d'interdépendance avec des droits et des devoirs (Nicolas Delalande, La lutte et l'entraide). Elle peut créer une "contre-société", comme les mouvements ouvriers du XIXe et XXe siècles (crèches, coopératives, bibliothèques).

Il existe différentes strates de solidarité :

  • (A) La solidarité fondamentale : le lien social minimal qui maintient les membres d'une cité, fondé sur l'interdépendance économique et la limitation de l'autonomie individuelle.

  • (B) La solidarité privilégiée : entre membres choisis, soit d'un corps social donné, soit d'un ensemble construit par la praxis. Elle est sélective et implique un lien affinitaire préexistant, même idéalement.

Pour comprendre les origines de la solidarité, il faut se tourner vers la philia grecque, qui conceptualise le lien affinitaire imposant un devoir moral et le principe qui maintient l'ordre cosmique et humain. La philosophie politique moderne s'est éloignée de cette approche naturaliste, juridicisant le lien civique et le transformant en relations abstraites.

La modernité, avec son individualisme possessif, pose la question de savoir comment un individu égoïste peut entrer en relation durable avec autrui. Adam Smith a tenté de concilier l'intérêt égoïste, la tendance naturelle à la relation et la répulsion innée face à la souffrance d'autrui.

La philia, au sens extensif de la solidarité, permet la réalisation ontologique et morale de l'homme, dont l'appartenance à la vie publique est une condition essentielle pour déployer ses potentialités humaines (Aristote).

1. La Philia, ancêtre de la solidarité ? Un principe cosmique qui fait tenir ensemble les choses, et ses conséquences éthiques

La philia (amitié, amour) grecque est une ancre antique du concept de solidarité. Chez Empédocle, la philia (ou Philotès) est un principe cosmique d'organisation, opposé à Neikos (Discorde). Ces forces unissent et désunissent les éléments, produisant la naissance et la mort. La solidarité, à cette échelle cosmologique, implique une dépendance mutuelle entre les éléments d'un même ensemble.
De même, dans le stoïcisme, la physique mène à l'éthique : le pneuma ou le Logos unit toutes les parties de l'univers. Cicéron (Traité des devoirs, III, ch.5, §21) condamne la pléonexie (désir excessif) comme contraire à la nature, car elle rompt la vie commune et la société humaine. L'intérêt particulier doit s'identifier à l'intérêt général, car une "solidarité cosmique" maintient l'ensemble.

L'être humain, étant une partie de cette nature, doit être solidaire des autres, selon des cercles d'affection concentriques, de la famille à la société entière. Cette théorie stoïcienne de l'interdépendance est une jonction entre une vision physique de la sympathie et un devoir éthico-politique de solidarité.
La métaphore du corps et de ses organes est un lieu commun stoïcien. Épictète (Entretiens, II, V, §26) compare le pied, qui est fonctionnel uniquement en tant que partie du corps, à l'homme, qui n'est un être complet qu'en tant que membre d'une cité. L'individu isolé est une abstraction : "isolé, pas plus que le pied ne sera un véritable pied, toi de même tu ne seras plus un homme."
Les "robinsonnades" (comme celle de Defoe, critiquée par Marx dans l'Introduction à la critique de l'économie politique) sont des fictions idéologiques qui ignorent l'interdépendance sociale.
Le stoïcisme relie la solidarité comme principe cosmique (A) au fondement moral d'une solidarité sociale et civique (B). Épictète dans son Manuel (§32) en tire des conclusions pratiques : "la raison prescrit... de venir au secours d'un ami et de se risquer pour sa patrie." Marc-Aurèle (Pensées pour moi-même, XI, §18) affirme : "Nous sommes faits certainement les uns pour les autres."

Modernité et limites de ce cosmopolitisme

  • Le cosmopolitisme stoïcien, précurseur de l'internationalisme, postule une solidarité sans frontières, s'étendant à l'humanité entière (Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, VI, §44).

  • La question des "limites de la solidarité" se pose concernant la solidarité avec des êtres non-humains. L'ouvrage *Solidarité animale, défaire la société spéciale* soulève une difficulté conceptuelle : la solidarité implique une certaine égalité qui n'est pas toujours réalisable avec les animaux, dont les "luttes" ne sont pas initiées par eux-mêmes.

La solidarité n'est pas illimitée. L'histoire du Père Goriot montre les dangers d'un sacrifice total et déséquilibré. Les politiques publiques actuelles, comme la réduction de l'aide au développement par la France, reflètent une solidarité "contractile", dépendante de la conjoncture économique et d'impératifs extra-moraux. La célèbre phrase de Michel Rocard, "nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde", illustre cette tension (bien qu'il ait nuancé son propos plus tard en affirmant que la France devait prendre "sa part").

La solidarité se distingue de la charité : elle vise à soulager la souffrance d'autrui tout en maintenant son autonomie. Elle représente un équilibre entre le soin d'autrui et la conservation de soi.

Pour les stoïciens, l'identité (membre de cercles d'affiliations imbriqués) détermine l'action. L'Ancien Testament, en revanche, présente une charité limitée au peuple de Moïse (Lévitique ch.19,17-19 et ch.25, versets 43-46), suggérant une "préférence nationale" comme limite à la solidarité.

2. La solidarité à géométrie variable ? Identité préalable et identité produite

La solidarité est à "géométrie variable" car elle inclut un concept de justice. On ne se porte pas au secours des criminels. Une affiliation minimale est nécessaire pour que des pratiques solidaires puissent se développer. La reconnaissance de la justice d'une cause ou de la légitimité d'une souffrance est un prérequis.

  • Exemple des catastrophes naturelles (2010) : Le séisme en Haïti a généré des dons trente fois supérieurs à ceux destinés au Pakistan après des inondations massives. Les raisons avancées par François Audet incluent le contexte (vacances), la proximité linguistique et médiatique, et surtout la perception du Pakistan, dans le contexte de la "guerre contre le terrorisme", comme un pays moins digne de solidarité humanitaire.

Ce phénomène montre que la solidarité n'est pas une praxis purement rationnelle. Selon Hume, la raison n'est que "l'esclave des passions". Nos actions solidaires sont donc motivées par des affects, des préjugés, des adhésions non interrogées.
L'affaire des cagnottes de soutien concurrentes pour Nahel Merzouk et le policier illustrate bien que la solidarité est un acte politique, fondé sur des affiliations idéologiques et passionnelles, reflétant un "choix de société".

Hume souligne l'absence de rationalité dans nos préférences : "il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure de mon doigt." La solidarité ne peut être fondée sur la raison car elle est l'effet non rationnel des affects.
La solidarité crée des liens tangibles, mais elle présuppose un lien imaginaire ou passionnel fort qui préexiste. Cela est visible dans le rapport de la Ligue des Droits de l'Homme sur la "solidarité à géométrie variable" envers les réfugiés, où des critères implicites (religion, couleur de peau) conduisent à une hiérarchie des vies dignes d'être sauvées.

3. Le tyran, être sans liens, abandonné de tous

Platon, dans le Gorgias, affirme que la justice est la condition sine qua non du lien social. Le tyran, tel Archélaos, se place "hors lien social" en se rendant coupable d'injustice, et se prive ainsi de toute solidarité. La profanation des dépouilles de tyrans (Mussolini, Kadhafi) est un rituel de "reconstitution du lien social violenté par son pouvoir" (Jean-Baptiste Jeangène Vilmer). Le sacrifice du tyran sert à réconcilier le corps social.

L'amitié (la philia) est incompatible avec la tyrannie, car elle ne peut s'épanouir dans la peur et la précarité.
Dans les sociétés Guayakis et Guaranis (Pierre Clastres), l'abandon d'un chef aux tendances autocratiques (Fusiwe) démontre la désolidarisation du groupe face à un pouvoir qui met en péril l'existence collective. Le "tabou alimentaire" des chasseurs Aché, les obligeant à partager leur gibier, institue une interdépendance maximale qui fonde leur société. L'individu est contraint de faire confiance aux autres, prouvant que "le lien social se noue de manière définitive".

La solidarité est une notion morale et politique, engageant une certaine conception de la justice. S'engager dans une action solidaire, c'est choisir un idéal moral de justice, parfois au détriment de la légalité politique, comme dans le cas du "délit de solidarité" (affaire Cédric Herrou). Ce conflit révèle la tension entre les exigences éthiques et les dispositions du droit positif.

4. La solidarité, facteur décisif d'hominisation issu d'une disposition évolutionniste à l'altruisme ?

La solidarité est un "facteur d'hominisation" décisif. L'anecdote de Margaret Mead sur le fémur réparé, comme premier signe de civilisation, illustre ce point. Sans un minimum de secours et d'institutions pour le rendre obligatoire, aucune communauté ne peut subsister.
La découverte d'un Néandertalien atteint du syndrome de Down (petite "Tina") ayant survécu grâce aux soins de son groupe, suggère que la solidarité remonte loin dans l'évolution humaine. Cette aide active envers les plus vulnérables peut être vue comme un comportement altruiste ou de réciprocité.
La question se pose de savoir si l'altruisme est une aptitude innée, un avantage adaptatif sélectif, ou si sa répartition est sociologique.

Platon, dans le mythe de Prométhée (Protagoras), explique que les humains, après avoir reçu les arts techniques, avaient besoin de la pudeur (aidôs) et de la justice (dikè) de Zeus pour ne pas s'anéantir. Tous les membres de la cité doivent posséder ces vertus pour que la vie en société soit viable. Tout homme incapable de ces qualités devait être "exterminé comme un fléau".
La "pudeur" (aidôs) n'est pas une pudeur sexuelle mais un sentiment de "vergogne", la capacité d'avoir honte, essentielle au rapport à autrui et à soi (Bernard Stiegler). L'absence de vergogne caractérise les situations de déshumanisation mutuelle, comme dans la littérature concentrationnaire.
La solidarité est donc une disposition individuelle entre l'affect et les vertus. La "vergogne" pousse Cédric Herrou à aider des migrants, un passant à rendre une bague, ou une éleveuse à recevoir des dons. Le seuil de tolérance à la souffrance d'autrui et la décision d'agir sont complexes, influencés par des facteurs passionnels.

Aristote, dans la Rhétorique (Livre II, ch. VI), associe le manque de vergogne à l'avarice (pléonexie) et au refus de secourir ceux qui sont dans le besoin alors qu'on en a les moyens.
Baudelaire, dans Assommons les pauvres, explore une forme cynique de solidarité qui vise à réinstituer l'autonomie du démuni plutôt qu'à simplement soulager sa souffrance. Cette démarche, bien que violente, vise à restaurer la "fierté et la vie" de l'autre, en postulant une égalité entre celui qui aide et celui qui est aidé. C'est l'essence de la solidarité : accompagner et soutenir, sans se substituer à la lutte de l'autre. L'exemple du soutien de Cuba aux mouvements indépendantistes angolais illustre cette solidarité internationaliste qui vise à renforcer des identités idéales (anti-impérialistes, socialistes révolutionnaires).

5. L'amitié, forme superlative de toute relation humaine et solidarité accomplie ?

La solidarité culmine dans les relations humaines privilégiées, dont l'amitié est une forme superlative. Selon Platon (Gorgias), le ciel et la terre, les dieux et les hommes sont unis par la philia qui assure l'ordre du cosmos. Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque (Livre VIII), considère l'amitié comme une vertu essentielle, couronnant toutes les autres, indispensable au bonheur et à la jouissance des biens. "Un ami est un autre nous-mêmes."

La solidarité se décline à trois échelles :

  1. Le cosmos : Maintient les éléments de la nature ensemble.

  2. La société : Produit la concorde et l'unité dans la cité, plus importante que la justice selon Aristote.

  3. Les relations intersubjectives amicales : Atteignent le plus haut degré de perfection, où vivre ensemble signifie partager paroles et pensées.

Jean-Jacques Chevalier souligne que la philia est "la réserve de chaleur humaine, d'affectivité, d'élan et de générosité" qui nourrit le compagnonnage humain. Elle permet de concilier la propriété privée avec l'usage commun des fruits, car "entre amis tout est commun".

Cependant, la solidarité, même sous sa forme la plus pure qu'est l'amitié, est sélective. Sénèque (Lettre à Lucilius, II) avertit contre le fait d'avoir trop de connaissances sans avoir de véritables amis. Aristote (Éthique à Nicomaque, IX) souligne qu'il est impossible d'avoir un attachement profond pour un grand nombre de personnes. Les limites de la solidarité résident dans la capacité du sujet à s'attacher et dans la rareté des individus dignes d'une amitié authentique. Créer des liens ici signifie nécessairement distendre d'autres liens ailleurs.

Conclusion

  • La solidarité est une force fondamentale du lien social et politique. Alors que la modernité contractualiste fonde l'organisation politique sur le transfert des droits individuels, la question demeure de savoir comment la solidarité, au-delà de la peur commune, peut y trouver un sens positif.

  • Toute solidarité est intrinsèquement liée à une conception de la justice et implique une prise de parti politique et morale. Hume suggère que nos actions découlent de nos passions et affects plutôt que de la pure raison, rendant la prise de parti solidaire avant tout une motion affective.

  • La solidarité est nécessairement sélective et connaît des limites. Bien qu'un cosmopolitisme ou un internationalisme ouvrier puisse viser une solidarité universelle, les efforts et les ressources étant finis, ils doivent s'incarner dans des luttes spécifiques et limitées. L'idée de "conflits de solidarité" émerge de cet exclusivisme inévitable. Il est impératif de juger quelle cause ou quel groupe mérite notre soutien, car toute solidarité engage un investissement émotionnel et matériel significatif, faisant de notre choix d'action un acte délibéré qui ne peut étre universel.

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