Causes de la Grande Divergence
51 tarjetasUn aperçu des causes possibles de la Grande Divergence.
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Chapitre 1 : Qu'est-ce que la « Grande Divergence » ?
L'histoire économique est une discipline hybride, mêlant l'histoire et l'économie, qui analyse les transformations économiques à travers le temps, incluant les méthodes de production, la distribution des richesses, la répartition de la population, ainsi que les structures sociales et les institutions. Sa question centrale est de comprendre les causes et les origines de la richesse des nations.
Définition de la Grande Divergence
La Grande Divergence fait référence au processus par lequel l'Europe occidentale (et plus tard ses extensions outre-mer) a surpassé les grandes civilisations asiatiques en termes de richesse et de puissance économique, principalement à partir du XVIIIe siècle.
Approches Méthodologiques
Historien :
Travail d'archives (textes, registres).
Approche qualitative et contextualisation.
Attention aux détails et aux sources incomplètes.
Économiste :
Modèles mathématiques et statistiques.
Analyse de séries temporelles et tests contre-factuels.
Histoire Économique (champ autonome depuis ~40 ans) :
Combine les archives historiques avec des outils quantitatifs (comptabilité nationale, séries longues, économétrie historique).
Ruptures Historiques Majeures
Révolution Néolithique (environ -8000 à -3000 ans) :
Invention de l'agriculture et de l'élevage, menant à la sédentarisation.
Apparition des premières villes, États, division sociale, propriété et rente.
Impacts : déforestation, modification de la faune/flore, accumulation humaine.
Effet macro : pas d'amélioration durable du PIB par habitant, illustrant le piège malthusien.
Révolution Industrielle (fin XVIIIe - XIXe siècle) :
Mécanisation, machine à vapeur, essor des industries textile et métallurgique, utilisation de l'énergie fossile.
Hausse soutenue de la productivité, entraînant une croissance du PIB plus rapide que celle de la population.
Conduit à une hausse durable du niveau de vie, marquant une rupture malthusienne pour les pays industrialisés.
Le Piège Malthusien et la Rupture Industrielle
Malthus postulait que la population croît de façon géométrique tandis que la production de ressources croît arithmétiquement. Ainsi, les gains de niveau de vie sont rapidement absorbés par l'accroissement démographique. La Révolution Industrielle, en augmentant drastiquement la productivité, a permis à la croissance de la production de dépasser durablement celle de la population, conduisant à la transition démographique.
Indicateurs Clés en Histoire Économique
Indicateur | Utilité | Limites / Précisions |
PIB total | Taille de l'économie, parts de marché mondiales. | Masque la démographie et la répartition. |
PIB par habitant (ex: séries Maddison) | Indicateur moyen du niveau de vie. | N'indique pas les inégalités de répartition. Les données anciennes sont incertaines. |
Taux de croissance du PIB / PIB par tête | Mesure la dynamique et les accélérations économiques. | |
Salaires réels / Welfare Ratios (Robert Allen) | Estime le pouvoir d'achat réel d'un ouvrier ; très utile en l'absence de séries macroéconomiques fiables. Mesure le bien-être matériel de manière micro-historique. | Peuvent montrer des signaux de divergence plus tôt que les séries de PIB agrégées. |
Indicateurs sociaux (espérance de vie, alphabétisation, urbanisation, IDH) | Offrent une vision complémentaire et corrigent les limites du seul PIB. |
Attention : Le PIB moyen masque toujours l'inégalité de répartition des richesses, d'où l'importance des indicateurs microéconomiques comme les salaires réels.
Causes et Facteurs de la Grande Divergence
La Grande Divergence est le résultat d'une combinaison complexe de facteurs. Les approches sont complémentaires :
Technique et Ressources :
Accès facile au charbon (Royaume-Uni).
Innovations (machines, organisation du travail).
Effet cumulatif des innovations.
Accès aux Ressources Extérieures :
Commerce colonial et matières premières.
Kenneth Pomeranz souligne la contingence géographique et coloniale.
Institutions (Douglas North - Prix Nobel 1993) :
Définies comme "les règles du jeu dans une société" : contraintes formelles (lois, droits) et informelles (valeurs, coutumes).
Les institutions pro-marché (droits de propriété stables, respect des contrats, fiscalité modérée) réduisent l'incertitude et encouragent l'investissement.
Elles conduisent à une croissance à long terme, une inflation maîtrisée et une hausse durable du niveau de vie.
Culture / Valeurs (Max Weber) :
L'éthique protestante, la rationalité économique, l'épargne et le réinvestissement. Facteur débattu.
Facteurs Micro-économiques :
Hausse précoce des salaires réels en Angleterre (Robert Allen), rendant l'introduction de machines viable et stimulant l'accumulation de capital humain. Un salaire réel élevé incite à substituer du capital au travail, augmentant la productivité.
Contingence Historique :
Le hasard, la dépendance de sentier (path dependency) et les combinaisons locales de facteurs ont joué un rôle majeur.
Pourquoi la Persistance des Écarts de Développement ?
Avantage cumulé : Capital physique, humain et institutions.
Path dependency : Les institutions et infrastructures favorisent la persistance des écarts.
Spécialisation défavorable : Matières premières à faible valeur ajoutée.
Contraintes fiscales et de gouvernance : Limitent l'investissement public (éducation, santé, infrastructures).
Évolution des Thèses sur la Grande Divergence
Avant 1980 : Thèse de l'exception européenne dominante, mettant en avant la supériorité intrinsèque de l'Europe en matière de raison, science et progrès technique, héritée des Lumières.
Depuis Pomeranz (2000) et travaux récents : Relativisation de cette thèse. L'Europe n'était pas intrinsèquement supérieure vers 1750. La divergence est partiellement contingente (accès aux ressources, colonies).
Convergence partielle depuis XIXe-XXe siècle : Des pays comme le Japon, la Corée du Sud et la Chine montrent qu'un décollage tardif est possible.
La Grande Divergence selon Kenneth Pomeranz (2000)
Dans son ouvrage The Great Divergence, Pomeranz démontre que vers 1750, l'Europe (en particulier le Royaume-Uni) et la Chine (notamment le delta du Yangzi) étaient comparables en termes de niveau de vie, salaires, pouvoir d'achat, institutions de marché et savoir scientifique/technique.
La divergence n'est donc pas culturelle, mais contingente. L'Europe n'était pas prédestinée à dominer le monde. La Révolution Industrielle résulte de circonstances favorables :
Ressources énergétiques : Présence de charbon facilement accessible en Grande-Bretagne.
Accès aux colonies et aux marchés extérieurs : Importation de matières premières et vente de produits finis.
La Chine, en revanche, manquait de charbon accessible et n'a pas bénéficié des mêmes opportunités coloniales. La Grande Divergence est un phénomène récent, contingent, et non une supériorité intrinsèque de l'Europe. L'industrialisation britannique est le fruit de hasards historiques et géographiques.
Chronologie de la Divergence
Le décrochage commence entre 1750 et 1800, s'accélérant fortement au XIXe siècle.
Les séries de PIB par habitant du Maddison Project montrent un avantage net mesurable pour l'Europe (puis les États-Unis) à partir de la fin du XVIIIe/début XIXe siècle.
Sur les salaires réels (indicateur microéconomique), la divergence anglaise apparaît dès le début du XVIIIe siècle, prouvant une hausse du niveau de vie avant que le PIB par tête ne devienne massivement supérieur ailleurs.
Le Capitalisme selon Karl Marx
Pour Karl Marx, le capitalisme est un mode de production fondé sur la propriété privée des moyens de production, la recherche du profit et la valorisation du capital par le travail salarié. Les capitalistes (bourgeoisie) investissent pour produire et extraient la plus-value du travail des ouvriers. Le capitalisme favorise l'accumulation du capital, l'innovation et la croissance, mais engendre aussi des inégalités sociales. La Révolution Industrielle est, pour Marx, la conséquence du développement du capitalisme marchand en Europe dès le XVIe siècle, prolongé par la révolution bourgeoise et la liberté d'entreprendre.
Chapitre 2 : L'Ère Mercantile et les Origines de la Petite Divergence (1500-1800)
L'Explication de la Grande Divergence selon Robert Allen (2011)
Robert Allen adopte une approche synthétique et s'inscrit dans une perspective d'histoire globale, affinant la thèse de Pomeranz en y intégrant les critiques. Allen met en avant le progrès technique et la politique économique volontariste des États comme causes immédiates. Il distingue trois grandes étapes :
1500-1800 : L'ère Mercantile (Origine de la « Petite Divergence »)
Le Royaume-Uni domine le commerce mondial à la fin du XVIIe siècle, bénéficiant d'une situation unique débouchant sur la Révolution Industrielle.
Les grandes découvertes et les empires coloniaux intègrent l'économie mondiale au profit de l'Europe (accumulation de richesse).
L'enrichissement modifie la structure des économies occidentales et crée un contexte unique au Royaume-Uni : faible coût du capital et salaires réels élevés.
1815-1915 : Rattrapage du Royaume-Uni par l'Europe et les USA
Diffusion de la Révolution Industrielle anglaise grâce à l'adoption systématique de quatre grandes mesures, constituant le « modèle standard de développement ».
Ces mesures, appliquées par les États, sont : 1) l'unification du marché intérieur (suppression des barrières douanières internes, développement des transports) ; 2) un protectionnisme ciblé pour les biens industriels ; 3) le développement d'un système bancaire et financier ; et 4) l'éducation de masse.
1915-2025 : Ère du Volontarisme Politique
La stratégie de développement du XIXe siècle devient insuffisante.
L'émergence de nouvelles stratégies de développement, plus volontaristes, où l'État intervient directement pour piloter les politiques industrielles et organiser l'industrie (ex: industrie d'État en URSS).
Pourquoi l'Accumulation de Richesse entre le XVIe et le XVIIIe siècle ?
1. L'Essor du Commerce au Loin
Caractérisé par l'utilisation de bateaux pour les expéditions maritimes.
L'Europe devient le centre du monde grâce aux grandes découvertes, monopolisant les échanges.
Triomphe du capital marchand durant ces deux siècles.
L'Europe tire parti de la première mondialisation grâce à son avance maritime et militaire, des compétences acquises de longue date, des progrès technologiques et un rôle actif des États.
2. L'Essor d'un Capitalisme Marchand dans les Cités-États
Après la chute de l'Empire Romain (vers 476 ap. J.-C.), l'Europe est fragmentée en de multiples seigneuries locales (système féodal).
Face à la faiblesse des États-nations européens (Ve-XIIIe siècles) comparée aux empires asiatiques (chinois, ottoman), certaines villes parviennent à s'affranchir de l'autorité féodale.
Elles obtiennent des chartes garantissant leur autonomie juridique, administrative et financière, devenant des cités-États (Venise, Gênes, Pise, Genève, Hambourg, Brême, Lübeck).
L'activité commerciale y prospère :
Venise tisse des réseaux méditerranéens (routes de la soie, épices) et devient une plateforme entre l'Asie et l'Europe en développant des comptoirs commerciaux et des colonies.
Au XIIIe siècle, des cités-États du nord de l'Europe (Lübeck, Hambourg) développent la Ligue Hanséatique, étendant le commerce jusqu'en Russie et au Royaume-Uni.
Développement des foires régionales et expansion commerciale aux XIe-XIIe siècles.
Innovations techniques et financières pour faciliter les échanges :
Création de sociétés en commandite et par actions (partage des risques).
Invention de la lettre de change (instrument de crédit).
Comptabilité en partie double (XIIIe siècle), marquant l'émergence de l'entreprise moderne.
Développement de banques privées au XIVe siècle par de riches Italiens.
Cet essor est interrompu par la peste noire (1347-1349), la guerre de Cent Ans et un refroidissement climatique, entraînant une chute démographique et la fin du servage.
3. L'Âge d'Or Ibérique et le Désenclavement de l'Europe (1450-1600)
Reprise de l'expansion commerciale européenne à partir du milieu du XVe siècle.
L'ascension du Portugal :
Petit pays devenu un centre européen grâce à la recherche d'or, aux échanges commerciaux avec l'Asie et à sa position géographique privilégiée.
Succès rapide des expéditions maritimes, financées initialement par Gênes, puis par la Castille.
Soutien constant des monarques (ex: Don Enrique).
Conquête de Ceuta (1415), découverte d'or, exploration des archipels (Madère, Açores), contournement du cap Bojador grâce aux caravelles.
Mise en place de la première économie esclavagiste (Cap Vert, Sénégal).
Les trajets vers l'Asie (Vasco de Gama en 1499) révolutionnent le commerce, ruinant les routes de la soie italiennes.
La rivalité de l'Espagne :
L'Espagne, avec l'aide génoise et des marins portugais, concurrence le Portugal.
Traité d'Alcaçovas (1479) et la « ligne de démarcation » : premier acte de colonialisme européen pour le partage des territoires maritimes entre l'Espagne (nord) et le Portugal (sud).
Objectif commun : accumuler des richesses du nouveau monde (épices, café, sucre, cacao, métaux précieux) commercialisables dans toute l'Europe et exploiter les écarts de prix mondiaux.
4. Déclin de l'Europe du Sud et Ascension de l'Europe du Nord
La position hégémonique de l'Espagne et du Portugal décline à la fin du XVIe siècle en raison de :
Faiblesse des monarchies ibériques face à la classe marchande.
Coûts humains et financiers colossaux.
La « chimère de la Reconquista chrétienne ».
La piraterie et la contrefaçon organisées par les pays du Nord (ex: corsaires français) minent le commerce ibérique.
L'hégémonie mondiale se déplace de l'Europe du Sud vers l'Europe du Nord.
L'Essor du Modèle Hollandais au XVIIe Siècle
Les Pays-Bas deviennent la puissance commerciale dominante.
1602 : Création de la Compagnie des Indes Orientales (VOC), la première société anonyme, fusion de 60 compagnies rivales. La VOC agit comme un véritable « État dans l'État », détenant le monopole du commerce maritime et utilisant des moyens légaux et illégaux pour s'emparer du monopole portugais.
Piliers du succès hollandais :
La VOC comme instrument de domination commerciale.
Une flotte navale puissante.
La création de la Banque Centrale d'Amsterdam (1609), garantissant des taux d'intérêt faibles et une monnaie stable.
Ce système permet le dépouillement des possessions espagnoles et portugaises.
La France et l'Angleterre attaquent à leur tour les possessions ibériques et fondent les premières colonies d'Amérique du Nord.
Les monarchies centralisées soutiennent cette guerre commerciale du XVIIe siècle. Les puissances économiques et commerciales de l'époque sont des puissances maritimes, au bénéfice de la classe marchande.
Conséquences de l'Ère Mercantile
Montée de la classe marchande :
Enrichissement grâce au commerce lointain.
Accumulation de richesses considérable, créant un groupe social spécifique : la bourgeoisie marchande.
Constitution d'un patrimoine financier important grâce au principe de l'héritage.
Formation des États :
Processus long de centralisation du pouvoir politique, économique, militaire et fiscal.
Délimitation des frontières (ex : France après la guerre de Cent Ans).
L'État acquiert le pouvoir monétaire et fiscal (impôts pour tous).
Alliance stratégique au XVIIe siècle :
La classe marchande fournit capitaux, compétences et savoir-faire aux États.
Les États, en retour, protègent les navires marchands (flottes militaires, escortes).
Importations massives d'or en Europe :
Augmentation de la masse monétaire, entraînant une inflation.
Apparition de la théorie quantitative de la monnaie ().
Période de stagnation au XVIIe siècle (hors Angleterre et Pays-Bas) :
Difficultés du secteur agricole.
Piège malthusien et stagnation du niveau de vie.
Déflation liée à la baisse de l'arrivée des métaux précieux en Europe.
Reconfiguration de l'ordre mondial au XVIIe siècle :
Guerre de Trente Ans (1618-1648) : fin de la domination espagnole.
Guerres anglo-hollandaises : rivalités commerciales.
Guerre de Sept Ans (1756-1763) : régulation des tensions coloniales.
Le Mercantilisme
Doctrine économique dominante durant l'ère mercantile. Considère le commerce international comme un jeu à somme nulle.
Formes : Commercialisme anglais, Caméralisme allemand.
Piliers :
Accumulation de métaux précieux (équilibre de la balance des paiements).
Promotion de l'offre nationale : limiter les importations, stimuler les exportations pour dégager des excédents commerciaux.
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mark>Protectionnisme : interdiction d'importer certains biens pour protéger la compétitivité nationale (ex : Navigation Acts anglais, lois sur le blé).
La Première Mondialisation et le Capitalisme Marchand (XVe-XVIIIe siècles)
Modification profonde de la structure de l'économie-monde européenne, polarisée autour de Londres et Amsterdam, mais avec des ramifications mondiales (concept d'économie-monde de Braudel).
Développement rapide (urbanisation, démographie) des villes tournées vers l'exportation (Lisbonne, Amsterdam, Londres).
Élévation des salaires nominaux (nouveaux métiers spécialisés) et réels (pouvoir d'achat plus fort, moins d'intermédiaires).
Augmentation de la productivité agricole aux Pays-Bas et en Angleterre au XVIIe siècle.
Stimulation de la demande énergétique : hausse du prix du bois en Angleterre (réservé à la construction navale) a favorisé la découverte et l'exploitation du charbon.
Braudel distingue le capitalisme marchand de l'économie de marché : le capitalisme implique l'existence d'un personnage spécifique (le capitaliste) et une fonction économique particulière (faire fructifier le capital) par des négociants internationaux qui investissent des sommes importantes sur le long terme.
Chapitre 3 : La Révolution Industrielle, Cause de la Grande Divergence
I. La Révolution Industrielle au Royaume-Uni
A) Du Capitalisme Marchand au Capitalisme de Production
Le contexte de rivalité économique pousse les États à investir dans la sphère nationale.
Le Désenclavement des Marchés Internes
En Europe, les villes sont dynamiques, contrastant avec les campagnes.
Processus lent à cause des obstacles : péages sur les routes, propriétés agricoles de la noblesse sans but lucratif.
Les enclosures (lois sur les clôtures) en Angleterre accélèrent la concentration des terres et incitent à une agriculture plus productive.
Le travail était très réglementé par les corporations ou guildes (conditions d'entrée, temps de travail, normes de qualité). Ces corporations protégeaient les ouvriers et réglementaient la concurrence, empêchant souvent l'innovation.
Dès la fin du XVIIe siècle, le capitalisme marchand cherche à pénétrer le monde rural en contournant les villes, et au XVIIIe siècle, il se transforme en capitalisme de production.
Pourquoi d'abord au Royaume-Uni ?
L'Angleterre a imité puis supplanté le modèle hollandais.
Les Navigation Acts (lois sur la navigation) étaient un moyen de protectionnisme contre les Pays-Bas.
Le Royaume-Uni crée un marché unifié plus grand que celui des Pays-Bas (incluant l'Irlande et l'Écosse au XVIIIe siècle), permettant la production à grande échelle.
La nécessité de contourner les villes et leurs corporations a conduit au développement du putting-out system, puis du factory system.
B) Le Rôle du Progrès Technique
La première Révolution Industrielle (1750-1850) marque le début d'une croissance continue, avec un taux de croissance annuel moyen du PIB relativement faible (1,5-2%), et de 0,5-1% pour le PIB/hab. Le Royaume-Uni innove seul, et le progrès technique (machine à vapeur, machines textiles) est le moteur principal.
1. La Mécanisation dans l'Industrie Textile
La Révolution Industrielle au Royaume-Uni est initiée par l'industrie textile, notamment le coton, qui devient la première industrie en 1830.
Au XVIIIe siècle, la Chine et l'Inde (Bengale) dominent la production mondiale de coton. L'Angleterre est désavantagée par une main-d'œuvre plus chère et moins abondante.
L'enjeu pour le Royaume-Uni est de mécaniser la production (filage et tissage) pour concurrencer l'Inde.
Des innovations comme la Spinning Jenny (métier à filer) mécanisent ces étapes. Au début du XIXe siècle, le Royaume-Uni prend un avantage concurrentiel sur l'Inde.
Ces innovations ne sont pas le fruit d'avancées scientifiques majeures, mais d'expérimentations et d'incitations économiques (salaires élevés incitant à économiser le travail).
Les machines ne deviennent rentables sur le continent qu'après 1800.
Crise due aux guerres napoléoniennes et au Blocus Continental (1805-1815) : le Royaume-Uni perd ses débouchés continentaux, entraînant une "petite dépression" et une hausse du chômage.
2. La Machine à Vapeur
Inventée en 1712 par Thomas Newcomen, elle est le résultat de la révolution scientifique du XVIIe siècle et d'expérimentations.
Sa diffusion dans l'économie anglaise ne se généralise qu'à partir des années 1840, principalement dans l'industrie et les transports, lorsque les incitations économiques la justifient (machine chère, faible rendement initial, forte consommation de charbon, mais charbon bon marché au Royaume-Uni).
Améliorations continues réduisent sa consommation de charbon.
La révolution ferroviaire : la machine à vapeur augmente la vitesse des convois.
1804 : première locomotive au Pays de Galles.
1820 : création de lignes de transport pour personnes.
Renforcement du marché unifié en Angleterre grâce aux lignes ferroviaires.
Effets macroéconomiques des chemins de fer :
Effet d'entraînement sur de nombreux secteurs (sidérurgie, bois, bâtiment), stimulant une forte demande.
Générateur d'emplois considérable, aidant à résorber le chômage (5% de la population active dans le secteur ferroviaire au milieu du XIXe siècle).
Les navires à vapeur se développent à partir des années 1860, favorisant le commerce maritime.
C) Causes de la Révolution Industrielle au Royaume-Uni (Résumé)
Les causes sont multiples et interconnectées :
Contexte institutionnel et culturel (débattu) : culture scientifique anglaise orientée vers les applications, pas nécessairement plus pro-marché que d'autres pays.
Causes économiques (Pomeranz, Allen) :
Salaires élevés comparés au coût du capital (incitation à la substitution du travail par les machines).
Énergie bon marché et disponible (charbon).
Conséquences du commerce anglais :
Hausse du prix du bois incitant à chercher des substituts (charbon).
Dynamique du commerce maritime et hégémonie commerciale.
Hausse de la demande agricole et technologique.
II. La Diffusion de la Révolution Industrielle hors du Royaume-Uni
La diffusion de la Révolution Industrielle n'est pas naturelle mais le résultat de politiques volontaristes.
A) Le Modèle Standard de Développement
Les pays qui ont réussi le rattrapage économique ont systématiquement mis en œuvre quatre politiques, souvent inspirées par le Royaume-Uni (où ces conditions existaient déjà grâce au commerce lointain) :
Création d'un marché national unifié : suppression des douanes internes, développement des transports (chemins de fer).
Adoption d'un tarif extérieur commun : protectionnisme pour protéger les industries naissantes de la concurrence étrangère.
Création d'un système bancaire et financier : pour accumuler l'épargne et l'orienter vers les secteurs productifs.
Éducation de masse : former une main-d'œuvre qualifiée et des innovateurs.
La France et l'Allemagne ont copié ces institutions avec un certain retard, bénéficiant parfois de transferts technologiques (légaux ou illégaux), malgré les coûts initiaux élevés des machines.
B) Stratégies Nationales
1. France : Une Vision Institutionnaliste
La Révolution Française (1789) est un facteur clé :
Fin des privilèges.
1793 : Reconnaissance des droits de propriété (notamment paysanne).
1790-91 : Suppression des droits de douane internes.
Développement du chemin de fer (XIXe siècle) accélère la circulation des marchandises et le progrès technique dans la métallurgie.
Mise en place d'un tarif extérieur commun :
La France protège ses industries (ex: textile) par des taxes douanières.
1860 : Traité de libre-échange avec l'Angleterre marque un tournant.
Création d'un système bancaire et financier (banque centrale, banques privées).
Généralisation de l'éducation primaire :
1882 : Lois Ferry (obligation, gratuité, laïcité de l'école primaire).
2. Allemagne : Vision Économico-Politique (Modèle d'Industrialisation Tardive)
L'État joue un rôle majeur, même avant l'unification (1871).
Constitution du tarif extérieur commun autour de la Prusse :
1818 : Création du Zollverein (union douanière), étendu à l'ensemble des régions allemandes en 1854.
Politiques bancaires : développement de grandes banques (Commerzbank, Deutsche Bank, Dresdner Bank) avec des taux d'intérêt faibles.
Réforme de l'instruction (Humboldt, 1809-1810), généralisée après les guerres napoléoniennes et l'unification.
L'Allemagne connaît un rattrapage économique rapide, servant de modèle pour d'autres pays (ex: Japon).
C) Le Libre-Échange et le Protectionnisme
L'Angleterre est d'abord protectionniste (Navigation Acts contre les Pays-Bas, lois sur le blé jusqu'en 1846, interdiction des machines et des ouvriers qualifiés à l'étranger).
Après 1840, le Royaume-Uni adopte un libre-échange unilatéral, puis signe un traité de libre-échange avec la France en 1860.
À partir du milieu du XIXe siècle, le Royaume-Uni pousse au libre-échange mondial, ouvrant les marchés étrangers (Empire ottoman, Chine).
D) Rattrapage Complet lors de la Seconde Révolution Industrielle
Les pays européens rattrapent le Royaume-Uni dans le textile et la sidérurgie.
L'Europe continentale et le Royaume-Uni avancent de la même manière pour l'amélioration de la machine à vapeur et la construction ferroviaire (maillage du territoire entre 1840-1870).
La fin du XIXe siècle marque la montée en puissance des États-Unis et de l'Allemagne dans l'industrie lourde.
Ces pays concurrencent le Royaume-Uni dans la conquête de marchés mondiaux et de colonies (impérialisme), cherchant matières premières et débouchés.
1884 : Conférence de Berlin, organisée par Bismarck, vise à pacifier les tensions impérialistes (notamment pour l'Afrique).
E) La Seconde Révolution Industrielle (1910-1913)
Caractérisée par une forte intégration des sciences et des techniques, expliquant une croissance auto-entretenue.
Diffusion rapide du progrès technique, avec une augmentation du nombre de chercheurs dans les entreprises et un développement des systèmes universitaires (États-Unis, Allemagne).
Rend accessible une série de biens de consommation (ex: la voiture, avec l'invention de la production à la chaîne par Henry Ford en 1908).
III. Les Transformations Sociales de la Révolution Industrielle
La Révolution Industrielle entraîne des bouleversements économiques, le chômage, l'exode rural forcé et la dégradation des conditions de vie de la classe ouvrière, conduisant à des réformes sociales.
A) Du Putting-Out System à l'Usine (ou Factory System)
Le domestique system (travail artisanal à domicile pour consommation personnelle) évolue vers le putting-out system au XVIIIe siècle : les marchands fournissent les matières premières aux artisans ruraux et récupèrent les produits finis pour la vente.
La Révolution Industrielle conduit au factory system : centralisation de la production en usine, autour d'une source d'énergie (hydraulique puis vapeur), avec une division du travail accrue. Cela augmente la production et la productivité.
B) Le Chômage Technologique
L'introduction des machines, visant à économiser le travail et augmenter la productivité, génère du chômage.
Révolte des Luddites (1811-1817) en Angleterre : les ouvriers détruisent les machines, considérées comme responsables de leur chômage et de la perte de savoir-faire artisanal.
À court terme, les effets sont destructeurs, mais à long terme, le progrès technique (PGT) fait baisser le prix des biens, améliore le niveau de vie et crée de nouveaux secteurs d'emplois.
C) La Misère de la Classe Ouvrière
Le développement du factory system
Temps de travail interminable : 12 à 16 heures par jour. Les revendications pour la réduction du temps de travail commencent (lois des 10h, puis 12h, puis semaine de 70h en 1900).
Conditions de travail abominables : bruit, chaleur, humidité, poussière, maladies professionnelles non reconnues (saturnisme dans la céruse, intoxication au phosphore dans les allumettes).
Multiplication des accidents de travail (coups de grisou dans les mines), avec une culpabilisation des ouvriers.
L'espérance de vie des ouvriers ne dépasse pas 50 ans.
D) Des Réformes Sociales Minimales
La misère ouvrière s'atténue lentement grâce aux réformes sociales et aux luttes ouvrières.
Angleterre :
Principale préoccupation du XIXe siècle : le travail des enfants.
1833 : Factory Act interdit le travail des enfants de moins de 9 ans dans le textile.
1844 : Journée de 6h30 pour les 9-13 ans.
1847 : Journée de 10h pour femmes et enfants.
1854 : Institution du "week-end" (une après-midi de repos).
1834 : Nouvelle loi sur les pauvres (Poor Laws) : les pauvres sont enfermés dans des workhouses et contraints au travail forcé pour les inciter à trouver un emploi. Abolition en 1930.
1897 : Compensation Act pour l'indemnisation des accidents du travail.
1911 : Création d'une assurance maladie.
France :
1874 : Interdiction du travail des enfants de moins de 12 ans.
1881 : Lois Jules Ferry sur l'instruction scolaire obligatoire, gratuite et laïque.
1936 : Semaine de 40h.
Allemagne :
Progressiste en matière sociale sous Bismarck.
1884 : Système d'assurance contre les accidents du travail.
1889 : Fonds spécial pour la retraite et les primes d'invalidité.
E) Droit de Grève et Syndicalisme
Angleterre : Interdiction du droit de grève et d'association. 1871 : les syndicats sont reconnus.
France :
1791 : Décret d'Allarde et loi Le Chapelier interdisent les corporations et le syndicalisme. Les grèves sont considérées comme un délit de coalition.
1864 : Abolition du délit de coalition.
1884 : Légalisation des syndicats.
Allemagne : Pas de syndicat avant 1890.
IV. Le Destin Croisé des Amériques
L'Amérique du Nord se développe en misant sur une spécialisation primaire et l'intégration au commerce européen, tandis que l'Amérique du Sud tarde à trouver sa spécialisation et reste bloquée par les dynamiques coloniales.
A) Une Explication par la Théorie des Produits de Base
Théorie des produits de base (Harold Innis, 1930) : les colonies se spécialisent dans l'exportation d'un produit pour lequel elles ont des ressources privilégiées.
Amérique du Nord :
Intégration précoce au commerce européen.
Spécialisation régionale sur le littoral.
Mode de production basé sur des colons cultivant leurs propres terres (surtout au Nord) et avec un haut niveau d'instruction.
Niveau de vie élevé, parfois supérieur à l'Europe.
Amérique du Sud :
Utilisation massive de main-d'œuvre esclave (surtout au Sud des États-Unis et dans les colonies espagnoles).
Niveau d'instruction faible.
Tardent à trouver un produit de base stable (ex: Brésil change souvent de produit).
B) Le Modèle de Développement des États-Unis
Guerre d'Indépendance (1775-1783) : Déclenchée par des tensions avec l'Angleterre (Tea Act (1773), Boston Tea Party). L'indépendance permet un développement économique autonome.
Tensions internes : la Guerre de Sécession (1861-1865) oppose le Nord industriel et protectionniste au Sud agricole et exportateur de coton (dépendant de l'Europe).
Stratégie de développement (Alexander Hamilton, 1792) : le « The American System » :
Éducation généralisée (écoles, universités).
Unification du marché (douanes, transports, infrastructures comme le Canal Érié).
Protectionnisme (subventions, tarifs douaniers).
Création d'un système bancaire et financier (banque nationale, crédit).
Les États-Unis bénéficient de salaires réels élevés (Habakkuk, 1962), de terres cultivables abondantes et d'une offre de travail historiquement faible, encourageant une mécanisation précoce et poussée (système des pièces détachables d'Eli Whitney, menant au taylorisme et fordisme).
C) L'Amérique du Sud Bloquée par la « Périphérie »
Difficulté à trouver un produit de base stable et une spécialisation efficiente.
Le modèle économique basé sur l'exportation de sucre (ex: 40% des revenus pour certaines régions) ne suffit pas à engager un développement économique durable.
Les colons ne voulaient pas investir sur place et ont favorisé l'exploitation d'une main-d'œuvre esclave.
Les anciennes colonies espagnoles ne se sont jamais vraiment développées, et le Sud ne souhaitait pas d'indépendance économique vis-à-vis des nations européennes.
Principales Causes de la Grande Divergence Historique
Accès au charbon et innovations technologiques (Royaume-Uni).
Ressources coloniales et réseaux commerciaux (Pomeranz).
Institutions favorables à la propriété et au marché (North).
Salaires réels élevés (Allen) au Royaume-Uni incitant à la mécanisation.
Politiques volontaristes des États pour l'industrialisation (Modèle Standard de Développement).
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