La société contre l'État : Clastres
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La Société Contre l'État : Une Redéfinition des Sociétés Primitives
Ce texte explore la nature des sociétés primitives, souvent définies de manière ethnocentrique par ce qui leur manque (État, écriture, histoire, marché), pour ensuite les redéfinir positivement comme des sociétés qui refusent activement l'émergence de l'État et l'aliénation du travail, marquant ainsi une distinction fondamentale avec les sociétés étatiques.
Clastres propose de reconsidérer la dichotomie entre sociétés primitives et sociétés à État, non pas comme une hiérarchie évolutive, mais comme deux types de sociétés irréductibles, différenciées par le fait politique plutôt que par le seul facteur économique.
1. Le Mythe de l'État comme Destin Inévitable
- L'ethnocentrisme de la pensée occidentale : Les sociétés primitives sont généralement définies par un manque : sans État, sans écriture, sans histoire, et sans marché (Source 2, 4). Cette vision ethnocentrique postule que l'État est une nécessité universelle et le destin inévitable de toute société (Source 2).
- L'évolutionnisme persistant : Malgré les formulations modernes, le vieil évolutionnisme qui associe la civilisation à l'État et le progrès à une succession d'étapes (sauvagerie à civilisation) demeure implicite dans beaucoup d'analyses (Source 3, 4).
- Conséquences de cette perception : Cette perspective conduit à considérer les sociétés primitives comme "incomplètes", "arriérées" ou "anachroniques", incapables de "s'arracher à la stagnation" (Source 2, 4).
2. La Question de l'Économie de Subsistance et de l'Infériorité Technologique
- Remise en question de l'infériorité technique : Les sociétés primitives ne sont pas techniquement inférieures si l'on définit la technique par "la capacité de satisfaire les besoins de la société dans un milieu donné" (Source 5, 6, 8). Leur outillage démontre une "richesse, une imagination et une finesse" remarquables (Source 6).
- L'efficacité des "technologies sauvages" : L'archéologie et l'ethnographie prouvent la "puissance de rentabilité et d'efficacité" des technologies primitives (Source 8). Le développement technique, comme l'agriculture en Amérique, est le fruit d'un "patient travail d'observation et de recherche" (Source 7).
- Le mythe de l'économie de subsistance et de la paresse : L'idée que les sociétés primitives sont contraintes à une économie de subsistance par incapacité de produire un surplus est un préjugé tenace, contredit par le fait qu'elles n'y consacrent que peu de temps (Source 9, 10).
- Le temps de travail limité : Des études ont montré que, même chez les agriculteurs sédentaires comme les Tupi-Guarani, le temps de travail quotidien est <4 heures (Source 12). Les hommes, par exemple, pouvaient travailler seulement deux mois tous les quatre ans (Source 11).
- Le refus du surtravail et de l'accumulation : Si les sociétés primitives disposent de la capacité à produire davantage, elles ne le font pas car "la force externe" qui pousse au surtravail est absente. Elles refusent l'excès inutile et la volonté d'accorder l'activité productive à la satisfaction des besoins (Source 13, 16).
- L'existence de surplus consommés politiquement : Les sociétés primitives produisent des surplus qui ne sont pas accumulés, ni vendus, mais consommés à des fins sociales et politiques (fêtes, visites), sans surtravail (Source 14).
- Le désir de la hache métallique : L'intérêt des Indiens pour les haches métalliques n'était pas pour produire plus, mais pour produire autant en moins de temps, afin d'augmenter leur temps de loisir (Source 14).
3. La Société Primitive comme "Société de Refus du Travail" et "Société de Loisir"
- Sociétés du loisir et d'abondance : En limitant la production à leurs besoins socio-politiques, les sociétés primitives sont des "premières sociétés du loisir" et d'"abondance" (Source 15, 18).
- L'absence de l'aliénation du travail : Dans ces sociétés, la production est "mesurée, délimitée par les besoins à satisfaire" ; les hommes sont maîtres de leur activité. Le travail aliéné n'apparaît que lorsque l'homme produit "pour les autres, sans échange et sans réciprocité" (Source 16).
4. Le Politique : Moteur du Changement et de l'Émergence de l'État
- La primauté du politique sur l'économique : Ce n'est pas la révolution néolithique (changement économique) qui est décisive, mais la révolution politique, l'apparition de l'État (Source 22, 23). L'infrastructure serait le politique, la superstructure l'économique (Source 23).
- Aliénation politique avant l'aliénation économique : La division majeure de la société est la "coupure politique entre détenteurs de la force... et assujettis à cette force". L'aliénation est d'abord politique ; le pouvoir précède le travail et l'exploitation (Source 17).
- L'impossibilité de l'État dans les sociétés primitives : L'État est impossible dans ces sociétés car elles empêchent la différence entre riches et pauvres et rejettent l'accumulation de biens, qui sont des désirs de pouvoir (Source 26, 27, 28).
5. La Chefferie Primitive : Un Chef Sans Pouvoir
- Un critère de distinction : Une société est primitive si elle est "sans loi, sans roi", c'est-à-dire sans la machine étatique (Source 28).
- Un chef sans autorité ni coercition : Le chef tribal n'est pas un commandant et n'a aucun pouvoir de coercition. Son rôle est de résorber les conflits, se basant uniquement sur son prestige et son éloquence, sans force de loi (Source 29, 30).
- La soumission du chef à la société : La société ne permet jamais à une supériorité technique de se transformer en autorité politique. Le chef est au service de la société, "prisonnier d'un espace d'où elle ne le laisse pas sortir" (Source 30, 31).
- Le destin du chef qui cherche le pouvoir : Un chef qui tente d'imposer son désir individuel à la tribu, comme Fousiwe (Yanomami) ou Geronimo (Apache), est abandonné par la société. La société primitive ne laisse pas le désir de prestige se transformer en volonté de pouvoir (Source 33, 34, 35, 38).
- Le refus de l'unification : L'atomisation de l'univers tribal, en empêchant la constitution de grands ensembles socio-politiques, est un moyen efficace d'interdire l'émergence de l'État qui, par essence, est unificateur (Source 41).
6. Le Prophétisme Tupi-Guarani : La Lutte Contre l'Émergence de l'État
- Une dérogation apparente : Les Tupi-Guarani, avec leur densité de population élevée et leurs chefferies "moins sans pouvoir", semblent s'écarter du modèle primitif habituel (Source 42). Cela aurait pu laisser penser à une émergence de l'État.
- L'intervention du prophétisme : Cependant, l'arrivée des Européens n'a pas interrompu une inévitable transition vers l'État (Source 43). Au contraire, c'est un "sursaut de la société elle-même", un "soulèvement" dirigé contre le pouvoir naissant des chefs, sous la forme du prophétisme (Source 43, 44).
- Le message des karai : Les prophètes (karai) appelaient à abandonner le monde "mauvais" (la société où l'autorité des chefs se renforçait) pour la "Terre sans Mal" (le paradis terrestre), ce qui équivalait à une destruction de la structure sociale et de ses normes (Source 44).
- L'Un comme Mal et l'État : La pensée des prophètes guarani identifie l'Un comme la racine du Mal. Cette "équation métaphysique" cache une "équation politique" plus secrète : "l'Un, c'est l'État" (Source 46, 47).
- Une "machine" prophétique contre le pouvoir : Les prophètes unifiaient les tribus dans des migrations religieuses, agissant comme des contre-pouvoirs aux chefs, démontrant un "pouvoir" qui leur était interdit (Source 47, 48).
- L'histoire des peuples sans histoire : Le prophétisme tupi-guarani est l'exemple d'une "lutte contre l'État", une "tentative héroïque" pour empêcher l'unification et la "volonté de pouvoir", qui se traduirait par la mort de la société primitive (Source 47, 49).
Conclusion : La Société Contre l'État
"L'histoire des peuples qui ont une histoire est, dit-on, l'histoire de la lutte des classes. L'histoire des peuples sans histoire, c'est, dira-t-on avec autant de vérité au moins, l'histoire de leur lutte contre l'État." (Source 49)
Les sociétés primitives ne sont pas des sociétés "sans" par manque, mais des sociétés "contre" l'État. Elles manifestent une volonté active de s'opposer à l'émergence d'un pouvoir politique séparé et à l'aliénation du travail, garantissant ainsi leur égalitarisme et leur liberté. L'analyse des Tupi-Guarani et de leur prophétisme illustre concrètement cette lutte interne contre les germes de l'État. L'absence de l'État n'est pas une lacune, mais une caractéristique essentielle et défendue de leur organisation sociale.
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