La rhétorique et la vérité
10 KartenAnalyse de la relation entre la rhétorique et la vérité, explorant ses origines, ses techniques et ses implications philosophiques.
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La Rhétorique Vise-t-elle la Vérité ?
La rhétorique, art ancien de la persuasion, est au cœur d'un débat philosophique : sert-elle la vérité ou n'est-elle qu'un instrument de manipulation ?
1. Histoire et Définition de la Rhétorique
a) Un peu d'histoire
Origines : Attribuée à Empédocle (Vᵉ s. av. J.-C.) en Sicile. L'éloquence existait déjà (ex: discours d'Homère).
Première définition : Par Corax (Vᵉ s. av. J.-C.), élève d'Empédocle : la rhétorique est « ouvrière de persuasion ».
Premier « art oratoire » (technè rhétorikè) : Élaboré par Tisias (disciple de Corax) vers 460-400 av. J.-C. C'était un recueil de préceptes pratiques pour les plaideurs siciliens voulant récupérer leurs biens.
Objectif initial : Rendre « l'argument le plus faible le plus fort » sans souci de la vérité, axée sur l'efficacité.
Évolution : S’implante dans le discours politique et les assemblées de citoyens (ex: Athènes, avec Périclès et Démosthène).
Invention du vraisemblable : Attribuée à Corax et Tisias.
L'argument du corax : Dire qu'une chose est fausse parce qu'elle est trop vraisemblable.
Trois genres d'éloquence :
Judiciaire : Procès.
Politique : Assemblées.
Épidictique : Cérémonies, louanges (panégyriques), éloges funèbres.
b) Définition
Rhétorique : L'« art de bien parler », ensemble de règles (technè) pour persuader un auditoire.
Distinction avec l'éloquence :
Éloquence : Capacité naturelle à être persuasif, sans apprentissage formel.
Rhétorique : Savoir-faire codifié, basé sur des règles. Cicéron insiste sur l'apprentissage même de l'éloquence.
Relation prime sur le contenu : L'objet du discours passe après sa forme et la relation orateur-auditoire.
Genres de discours selon Aristote :
Genre délibératif (politique) :
Visée : Utile ou nuisible.
Contexte : Assemblées citoyennes.
Temps : Futur (décisions).
Noblesse : Le plus noble pour Aristote, car l'homme y cherche le bonheur collectif.
Genre judiciaire (judiciaire) :
Visée : Juste ou injuste.
Contexte : Tribunaux.
Temps : Passé (juger des actions).
Genre épidictique (cérémoniel) :
Visée : Louange ou blâme (beau ou laid).
Contexte : Cérémonies, commémorations.
Temps : Présent (souder une communauté).
Caractère : Plus littéraire, proche du spectacle.
Les genres de discours
Genre délibératif | Genre judiciaire | Genre épidictique | |
Contexte | Assemblée politique | Tribunal | Cérémonies |
Visée | Inciter ou dissuader | Défendre ou accuser | Louer ou blâmer |
Portée | Futur | Passé | Présent |
Composer et prononcer un discours : Les 5 étapes
Invention (Inventio) : Choix des arguments.
Disposition (Dispositio) : Organisation du discours (exorde, narration, démonstration, péroraison).
Élocution (Elocutio) : Maniement du style (élevé, simple, tempéré).
Mémorisation (Memoria) : Apprentissage et capacité d'improvisation.
Action (Actio) : Diction, ton, rythme, gestuelle.
2. La Rhétorique Vise-t-elle la Vérité ?
A) La rhétorique peut se mettre au service de la vérité
Thèse de Gorgias : Dans « Éloge d'Hélène » (-415 av. J.-C.), Gorgias soutient que la rhétorique peut rétablir la vérité.
Gorgias : Élève d'Empédocle, sophiste réputé, a écrit sur la rhétorique et la philosophie. Considéré comme l'inventeur de la rhétorique et de la sophistique.
L'Hélène de Gorgias :
Gorgias veut « faire voir la vérité » et « faire disparaître l'ignorance » concernant Hélène, perçue à tort comme coupable.
La vérité est « la parure du discours », un artifice esthétique qui rend le discours cohérent et agréable.
Pour Gorgias, la vérité est un instrument de persuasion, non le but ultime du discours.
Le discours peut transformer les opinions en présentant des arguments contradictoires.
La vérité est une affaire de croyance et non seulement de savoir.
Gorgias soutient qu'Hélène est une victime de :
Volonté divine ou destin.
Désir impérieux de Pâris.
La puissance irrésistible de la parole (« tyran très puissant »).
L'amour (Éros : mal divin ou humain).
L'argumentation de Gorgias utilise la « démonstration raisonnée » pour innocenter Hélène.
Le discours est comparé à une drogue pour l'âme ou à une force magique qui soumet la volonté.
Gorgias qualifie son éloge de « jeu », mais son approche suggère une conception non dogmatique et humaniste de la vérité et de la justice.
b) L'imposture de la rhétorique : La critique de Platon (via Socrate)
Thèse de Platon : La rhétorique est un art de la flatterie et de la manipulation, sans connaissance réelle.
Dialogue « Gorgias » : Écrit vers -390 av. J.-C., il oppose Socrate à Gorgias, Polos et Calliclès.
Socrate contre Gorgias :
Gorgias défend la rhétorique comme un art de la parole donnant un pouvoir suprême.
Socrate cherche à discréditer la rhétorique, la considérant comme un simple savoir-faire empirique basé sur la flatterie.
Aucune connaissance réelle requise, juste l'apparence du savoir et la flatterie des passions.
Socrate contre Polos :
La rhétorique n'est pas un « art », mais une « pratique de la flatterie », analogue à la cuisine flattant le palais.
Mieux vaut subir l'injustice que la commettre car c'est plus utile pour l'âme.
La rhétorique doit aider les coupables à subir leur châtiment, non à l'éviter.
Socrate contre Calliclès :
Calliclès défend la « politique du droit du plus fort », affirmant l'identité du bien et du plaisir.
Socrate réfute cette thèse en distinguant plaisir et bien, montrant la servitude de l'intempérant.
La rhétorique procure du plaisir sans discernement du bien.
L'homme politique doit viser le bien de la cité et ordonner l'âme des citoyens.
Le jugement des âmes dans l'Hadès : Mythe final du Gorgias, illustrant l'importance d'une vie juste et tempérante.
Explication de l'extrait du « Gorgias » (465 b-e) :
Platon établit une analogie géométrique pour dévaloriser la rhétorique.
Disciplines scientifiques (visent le bien véritable) : Gymnastique, Médecine, Législation, Justice.
Savoir-faire empiriques (visent le bien-être apparent / plaisir) : Esthétique, Cuisine, Sophistique, Rhétorique.
La cuisine est à la médecine ce que la rhétorique est à la justice.
La rhétorique est un « vêtement fallacieux », une « compilation de recettes pour plaire » sans véritable savoir.
La rhétorique et la sophistique sont inutiles et sans but clair, contrairement à la philosophie qui cherche la vérité.
Seule l'âme peut discerner et hiérarchiser les valeurs, la rhétorique s'adressant aux plaisirs corporels.
B) La rhétorique comme art de combat
Schopenhauer, « L'Art d'avoir toujours raison » : Décrit la dialectique éristique (art de la controverse) comme un art de combat.
Objectif : Avoir toujours raison, l'emporter dans la discussion, plutôt que chercher la vérité.
Analogie : Sport de combat (escrime), avec 38 stratagèmes.
Exemple (stratagème 1) : L'extension d'affirmation adversaire pour la rendre fausse, et la restriction de la sienne.
Conclusion de Schopenhauer : L'art oratoire vise la persuasion et la domination sur autrui, la parole est une arme sans violence physique.
Y) La nécessité de la rhétorique (Aristote et Cicéron)
Rhétorique et vraisemblable : La rhétorique vise la persuasion en s'appuyant sur le vraisemblable (ce qui a l'apparence du vrai).
Aristote : Les hommes sont aptes à reconnaître la vérité ; l'orateur doit proposer la solution la plus vraisemblable.
Limite de la science : La science et la démonstration pure ne suffisent pas à persuader ; il faut s'adresser aux notions communes et aux passions de l'auditoire.
Preuves rhétoriques (Aristote) :
Preuves éthiques (ethos) : Crédibilité et caractère moral de l'orateur (bon sens, vertu, bienveillance). C'est la plus efficace des preuves.
Preuves pathétiques (pathos) : Dispositions et émotions de l'auditoire.
Preuves logiques (logos) : Le discours lui-même (démonstrations).
Cicéron : L'orateur idéal doit plaire, émouvoir, instruire (delectare, movere, docere). Il doit être érudit, maîtriser le droit, l'histoire, la psychologie et posséder des qualités innées.
Impact de la rhétorique : Elle peut servir la vérité en rendant des faits avérés croyables (ex: Martin Luther King).
La rhétorique permet de comprendre des actes criminels ou de sauver des innocents dans le cadre judiciaire.
Conclusion Générale
Si la vérité n'est pas l'objectif premier de la rhétorique, elle reste un outil puissant pour la faire triompher. Une vérité non crue est vaine, tandis que de faux discours peuvent l'emporter. La rhétorique cherche à susciter la croyance, là où la seule connaissance peut échouer. En l'absence de vérité absolue, le vraisemblable devient son objectif, c'est-à-dire ce qui a l'apparence du vrai. C'est dans ce jeu ambigu entre le discours et le réel que réside la nature complexe de cet art, capable d'indifférence à la vérité tout en devant assurer la croyance en ce qui semble vrai.
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