Évolution des Concepts de Risques Sociétaux
10 KartenExploration des concepts de risques à travers différentes sociétés : pré-moderne, moderne et la société de l'incertitude. Analyse de l'évolution de la perception des dangers, de la divination à la quantification scientifique, et de l'impact des visions du monde sur la gestion des risques. Se concentre sur la transition de la perception des catastrophes comme signes divins à leur analyse rationnelle et scientifique, ainsi que l'émergence des risques réflexifs et anthropocéniques.
10 Karten
L'Utilité du Concept de Risque pour les Sociétés Humaines
Le concept de risque est fondamental pour la survie et la prospérité des sociétés humaines. Il répond au besoin primaire de faire face aux dangers inhérents à l'existence. Comprendre et gérer les dangers nous permet de persister et de nous développer.Rapports des Sociétés aux Dangers : Trois Paradigmes
Historiquement, les sociétés ont appréhendé les dangers de différentes manières, que l'on peut regrouper en trois paradigmes majeurs.- La Société Pré-Moderne
- La Société Moderne
- La Société de l'Incertitude
1. La Société Pré-Moderne (avant le XVIe siècle)
Ce paradigme est caractérisé par une absence du concept de risque tel que nous le connaissons aujourd'hui.Absence du Concept de Risque et de Catastrophe
Dans cette société, le terme de "catastrophe" n'existe pas ; on parle plutôt de « Signe Prodige ». Les événements dommageables sont perçus comme :
- Inévitables
- Imprévisibles
- Implacables
La rationalité face à ces dangers est exogène (extérieure) à l'action humaine, souvent attribuée à la volonté divine ou à des forces surnaturelles (ex. : la sagesse divine qui se rit du mortel inquiet, selon Horace).
Principes et Croyances de la Société Pré-Moderne
-
Principe de Divination
Il existe un lien fort entre les dieux et les catastrophes. Ce principe ne signifie pas une passivité totale face aux crises, mais plutôt une recherche de compréhension ou de mitigation à travers des rituels ou des interprétations de signes.
- Exemples :
- Examen des foies d'animaux par les Romains pour assurer la santé future.
- La Pythie de Delphes.
-
Organicisme
L'organicisme considère le cosmos comme un être vivant, une entité organique intégrée où chaque élément est interconnecté. Le monde naturel est perçu comme un organisme unique, comparable à un animal immense dont nous faisons partie.
- La Nature et le vivant sont souvent associés à la féminité (terre-mère).
- Le "fouillage" de la Terre (mines, labours profonds, extraction) est vu comme impie ou sacrilège.
- Pline l'Ancien dénonçait déjà cette idée, considérant qu'ouvrir la Terre c'était blesser notre mère sacrée.
- Smohalla (1850) critiquait le labourage en déclarant que creuser la Terre, c'est ouvrir le ventre de sa mère.
-
Principe de Prudence
Ce principe repose sur l'idée d'agir avec précaution dans le présent en s'appuyant sur l'expérience du passé pour éviter des erreurs futures.
- Devise latine : « Informé du passé, le présent agit avec prudence, de peur qu'il n'ait à rougir de l'action future. »
- Met l'accent sur la mémoire collective et l'apprentissage des erreurs passées.
- Applications concrètes :
- En architecture vernaculaire parasismique : les constructions traditionnelles utilisent des savoirs anciens adaptés aux risques naturels (ex. : les Bunga Houses et Khat Kuni Houses en Inde, conçues pour résister aux séismes).
- Rituels ou offrandes pour apaiser les forces naturelles (ex. : le dieu Tlaloc, le Hitobashira japonais, le Rituel Saraka).
- Objets protecteurs contre le mauvais sort (ex. : Lions protecteurs chinois, Statuettes de Marie, Main de Fatma).
2. La Société Moderne (XVIe siècle - XXe siècle)
Ce paradigme émerge avec la Renaissance et est marqué par la Révolution scientifique et l'hégémonie de la science et de la technique. Il représente un changement de paradigme d'une vision locale et traditionnelle du monde à une vision universelle et rationnelle.Éléments Clés du Paradigme Moderne
La transition vers la modernité est illustrée par des figures comme Voltaire et Rousseau suite au tremblement de terre de Lisbonne en 1755, qui marquent une critique de la résignation religieuse et une affirmation de l'action humaine face aux catastrophes.
- Voltaire (Poème sur le désastre de Lisbonne)
- Critique l'idée que "tout est bien" et remet en question la Providence divine.
- Prône une vigilance rationnelle face aux superstitions.
- Rousseau
- S'oppose à la vision du mal comme pure fatalité naturelle.
- Affirme que "la plupart de nos maux physiques sont notre ouvrage" : les catastrophes sont aggravées par les choix humains (ex. : à Lisbonne, le désastre aurait été moindre sans les grandes constructions urbaines).
- Pour Rousseau, le mal est social, non divin.
- Le Marquis de Pombal (Premier ministre portugais)
- Lance une enquête scientifique et sociale après le séisme de Lisbonne, marquant la laïcisation du regard sur les catastrophes.
- Le phénomène naturel devient un objet d'étude rationnelle et une préoccupation politique et scientifique.
Les Six Étapes du Paradigme Moderne
-
Ordre Mécaniste
- Remplace l'organicisme : le cosmos devient une machine.
- La nature est transformée en une chose morte, inerte et manipulable de l'extérieur ; elle devient une ressource.
- L'humain doit dominer la nature pour s'émanciper de l'imprévisibilité (philosophie cartésienne, Francis Bacon).
- L'invention des probabilités au XVIIe siècle a permis l'invention du concept de risque, transformant l'imprévisibilité en probabilité et permettant une maîtrise scientifique des dangers.
-
Posture Positiviste
- Le risque existe en tant que tel et peut être mesuré scientifiquement, de manière neutre et objective, par des experts.
- Le concept de risque permet de maîtriser les incertitudes de la nature en les convertissant en probabilités.
-
Ordre Propriétaire
- Fondé sur l'idée que Dieu a donné aux hommes l'ordre de soumettre la terre et de s'approprier ses possessions.
- Coïncide avec une montée des pouvoirs de centralisation et de privatisation de la terre.
-
Technicisation du Monde
- Conduit à l'optimisation du monde (recherche d'efficacité et d'efficience).
- Le monde est compartimenté (vision en silos).
- L'optimisation donne l'impression de contrôler les choses.
-
Principe de Prévoyance (Système Assurantiel)
- Définition : Compenser la perte due à la survenance d'un événement dommageable par une indemnité ou compensation matérielle.
- Le système assurantiel refuse d'accepter les « Actes de Dieu » comme irrévocables.
- Calculer un risque, c'est maîtriser le temps et discipliner l'avenir.
- Il supprime l'incertitude par l'achat, mais ne diminue pas le risque ou la vulnérabilité en tant que tel.
- Conséquences : Diminution de l'acceptation de la fatalité et vision linéaire et progressive de l'avenir.
-
Principe de Prévention
- Objectif : Maîtriser l'incertitude et annihiler le risque (objectif du "Risque Zéro").
- Moyen : S'appuie sur la suprématie de la science et des ingénieurs, considérés comme infaillibles. Le monde est disséqué, analysé, séquencé à la façon d'un laboratoire (vision en silos).
- Conséquence : Donne une impression de maîtrise probabiliste et techniciste des risques.
- La professionnalisation de la gestion des crises (hégémonie des ingénieurs au XIXe siècle) conduit à la double exclusion de la société civile :
- La société civile n'est plus perçue comme une partie prenante légitime de la gestion du territoire et de ses risques.
- La population se cantonne à un rôle passif, réduisant ses connaissances, compétences et capacités d'actions sur les risques de son territoire.
3. La Société de l'Incertitude (Fin XXe siècle - ... )
Ce paradigme émerge en réponse aux limites et aux conséquences inattendues de la maîtrise moderne.Caractéristiques Principales
-
Risques Réflexifs
- Conséquences involontaires du développement des sociétés humaines, découlant des avancées économiques et technologiques (critique du Capitalisme).
- L'être humain a la possibilité de détruire ce qu'il a créé (et le reste de la planète) avec ce qu'il a créé.
- Dimensions temporelles (impacts à long terme) et spatiales (grands territoires) ; ils sont irréversibles, multidimensionnels et souvent invisibles.
- Exemples : Bhopal (1984), Tchernobyl (1986).
-
Anthropocène
- Nouvelle ère géologique où l'humain modifie la planète (climat, biodiversité, sols).
- Concept proposé en 2000 par Paul Crutzen (météorologue).
- L'humain a fusionné avec la planète (influence massive sur la nature) mais s'en est aussi éloigné (vie urbaine, technologique).
-
Risques Anthropocéniques
- Risques liés aux changements anthropogéniques dans le système terrestre (climat, biodiversité, utilisation des sols).
- Ils sont systémiques, complexes et caractérisent des mondes de plus en plus traversés par l'imprévisible et la discontinuité.
- Résultent de systèmes sociaux et écologiques mondiaux interconnectés, marqués par des inégalités et des interactions complexes (du local au global, du court au long terme).
- Menacent les équilibres planétaires (éléments basculants du système Terre).
- Gestion difficile : ces risques sont incertains, globaux et interconnectés, nécessitant une gouvernance mondiale, adaptative et collaborative.
- Exemple : le changement climatique, avec ses conséquences sur les migrations et les crises sociales.
-
Principe de Précaution
- Consiste à agir préventivement face à des risques potentiels graves pour la santé ou l'environnement, même en l'absence de certitudes scientifiques complètes.
- Permet aux décideurs de mettre en place des mesures de protection lorsque les preuves scientifiques sont incertaines mais que les conséquences possibles peuvent être importantes.
- S'applique aux risques hypothétiques, non encore confirmés scientifiquement, mais suspectés (ex. : OGM, ondes des téléphones portables, génie génétique).
Conclusion : L'Évolution de la Perception des Dangers
L'histoire des sociétés humaines est intrinsèquement liée à notre manière de percevoir et de gérer les dangers. Du refus du concept de risque dans les sociétés pré-modernes, en passant par la tentative de maîtrise scientifique et technique des risques dans la modernité, jusqu'à la reconnaissance de l'incertitude et des risques auto-générés dans le paradigme contemporain, chaque étape a forgé notre compréhension collective des menaces et des moyens d'y faire face. Aujourd'hui, les défis sont d'une ampleur sans précédent, nécessitant une approche plus holistique et collaborative face aux risques réflexifs et anthropocéniques.Podcasts
In der App anhören
Öffne Diane, um diesen Podcast anzuhören
Quiz starten
Teste dein Wissen mit interaktiven Fragen