Éthique communicationnelle et rationalité
30 KartenCe chapitre explore l'éthique de la communication, en contrastant la théorie de l'agir communicationnel d'Habermas avec les approches de Rancière et Mouffe qui valorisent la mésentente et l'agonisme. Il questionne la transparence et le consensus à l'ère des technologies numériques.
30 Karten
Philosophie de la Communication : Chapitre 1 - Ontologie de la communication
"L'ontologie de la communication est une analyse multidimensionnelle,une cartographie des accidents qui caractérisent essentiellement la circulation des choses signifiantes dans l'être-en-commun." - Alberto Romele
Introduction et Contexte du Cours
Le cours est structuré en plusieurs chapitres clés : Ontologie, Esthétique, Éthique, Politique, Anthropologie de la communication.
Chaque chapitre combine une partie théorique et l'analyse de textes/cas pratiques.
L'évaluation finale sefait par QCM basé sur les slides, les discussions en cours et les textes étudiés.
Qu'est-ce que l'Ontologie ?
Étymologie : Grec "ontos" (être) + "logos" (discours/raisonnement).
Définition : "Discours ou raisonnement autour de l'être de (certains) étants."
Ontologies régionales vs. Ontologies universelles. L'ontologie de la communication est régionale.
Historique du terme :
Introduit au XVIIe siècle.
Chez les anciens : "Métaphysique" (meta taphysika).
Aristote parlait de "prote philosophia" (philosophie première).
Le terme "métaphysique" fut introduit par Andronicos de Rhodes (éditeur d'Aristote) pour désigner les textes "après la Physique".
La métaphysique peut désigner ce qui est "au-dessus" (substance éternelle) ou "au-dessous" (essence/substance).
L'Ontologie de la Communication : Définitions et Éléments Clés
Elle traite de la substance (ousia) de la communication.
Dictionnaires : "Transmission d'idées/pensées" ou "ensemble de liens créés par systèmes de transport/transmission".
Trois éléments fondamentaux :
L'idée de transmission et passage.
L'idée de réciprocité (circulation, non unilatérale).
Le caractère matériel et symbolique de ce qui circule.
Distinction communication vs. information : Essentielle pour l'ontologie.
Théorie Mathématique de la Communication (Shannon &Weaver)
Shannon (A Mathematical Theory of Communication, 1948) se concentre sur le problème technique.
Weaver (introduction à Shannon) distingue trois niveaux de problème :
Problème technique : transmission sans perte (malgré le bruit, limites matérielles). Shannon s'y dédie exclusivement.
Problème sémantique : ce que le message "dit".
>Problème de l'efficacité : ce que le message "fait" (concept d'actes de langage de John L. Austin).
Shannon : Le sens des messages est "sans pertinence pour le problèmed’ingénierie".
Son objectif : Réduire l'entropie (incertitude, surprise, quantité d'information nécessaire) de manière purement quantitative et abstraite.
L'information, dans ce sens, est une suspension de jugement (epoche) sur le sens, la circulation et la matière.
L'Essence de la Communication : Au-delà de l'Information
L'essence : ce qui semaintient et persiste malgré les "accidents".
Accident (Aristote, symbebekos) : ce qui est contingent, non nécessaire, non objet de science.
Hypothèse d'Alberto Romele :
Réduire la communication à la théorie mathématique de l'information trahit son essence.
Une ontologie de la communication doit inclure les accidents dans son essence. La communication est l'ensemble deces accidents.
La communication n'est pas "pure" ou "transparente", mais traversée par des médiations.
Racine latine "cum" : comme dans communis(commun), communitas (communauté), munus (don).
Communiquer = Mettre en commun, échanger des dons (Mauss) au sein d'une communauté (humains et non-humains).
Ontologie de la communication : Relationnelle (vs. substantialiste pour l'information).
Méthode et Discipline
Méthode : Pas de méthode unique, mais des méthodes diverses (archéologie des concepts, des médias) pour "cartographier les accidents".
Interdisciplinarité : Les sciences de l'information et de la communication sont des "post-disciplines" ou "trading zones" (zones de négociation intellectuelle).
Les 6 Définitions Possibles de la Communication
Communication comme connexion : Liens interpersonnels et médiatisés (McLuhan, École de Toronto). La technologie est centrale.
Communication comme dialogue : Compréhension mutuelle (Platon, Dewey).
Communication comme expression : Actes et conditionssocio-politiques de l'expression.
Communication comme information : Production, transmission, traitement des données avec sens.
Communication comme persuasion : Modifier croyances, attitudes.Liée à la psychologie.
Communication comme interaction symbolique : Rendre les choses symboliquement communes ; constitutive de la société et des pratiques sociales.
Sens du Mot "Communication" en Latin
Communicatio = "transmettre", "partager".
Appartenance à un corps social (communion).
Transfert (physique, pensées).
Échange (réciprocité, interactivité).
Parole franche.
Le Cœur du Livre : L'Impossible Communication Parfaite
Rêve de la télépathie : Communication immédiate, totale, sans médiation.
Peur du solipsisme : L'écart inévitable, ce qui échappe.
Cette tension se retrouve dans des figures comme :
Habermas : Désir de communication transparente.
Levinas : Insistance surl'altérité irréductible de l'Autre.
Les êtres humains ne communiquent pas "comme des anges". Cet "échec" est une "impossibilité heureuse" qui pousse à inventer de nouvelles manières dese relier.
Calculating Empires (Crawford & Joler) : Cartographie des Accidents
Projet qui prolonge "Anatomy of an AI System" (2018).
Objectif :Cartographier un empire, un réseau mondial et séculaire de savoirs, technologies, récits qui conditionnent l'expansion du calcul numérique.
Axes de lecture :
De haut en bas : Dimension historique destechniques et savoirs.
Horizontalement : Conditions de possibilité (social, matériel, culturel).
Romele : La communication est la "somme de ses accidents" (médiations matérielles, sociales, affectives, cognitives).
Impossible communication parfaitement transparente.
Impossible de ne pas communiquer (constitutif de l'existence).
Crawford & Joler : Les technologies de communication sont traversées par des rapports de pouvoir (infrastructures, inégalités).
Romele : Excès ontologique (ce qui échappe à la maîtrise).
Crawford & Joler : Excès politique (ce qui se cache derrière les interfaces, les asymétries de pouvoir).
Dans les deux cas : l'opacité est constitutive, non une anomalie.
Les conditions de possibilité ne sont pas des obstacles, mais des dimensions constitutives qui ouvrent des espaces de sens et de créativité.
Philosophie de la Communication : Chapitre 2 - Esthétique de la communication
"L'esthétique, loin d'être l'ornement de la communication, en devient la condition première." - Alberto Romele
L'Esthétique comme Discipline
Chez Platon : Les images sont des copies de copies, peu valorisées.
Chez Aristote (Poétique) : L'art (tragédie) est une mimesis (imitation) avec une fonction positive (connaissance, katharsis).
Dans le christianisme : L'art est un mélange de remède et de poison, un moyen de transmission de la foi, mais aussi une distraction.
Le terme "esthétique" a été inventé au XVIIIe siècle par Alexander Gottlieb Baumgarten.
Pour lui, c'est la "science de la connaissance sensible" (du grec aisthesis, "perception").
Esthétique de la Communication : La Perception au Cœur
L'esthétique de la communication ne se limite pas à l'art, mais concerne la perception.
Elle interroge ce que les TIC(Technologies de l'Information et de la Communication) donnent ou empêchent de percevoir.
C'est une phénoménologie de la communication (étude des "apparences").
Plus précisément, une post-phénoménologie ou herméneutique matérielle, qui intègre le rôle des technologies dans les médiations sujet-monde.
Les Relations Sujet-Technologie-Monde (Don Ihde)
Toute technologie a des effetsde "magnification-réduction".
Quatre typologies de relations :
Relations incarnées : (sujet-technologie) → monde (ex: lunettes).
Relations herméneutiques : sujet → (technologie-monde) (ex: cockpit).
Relations d'altérité : sujet ← → technologie (-monde) (ex: IA).
Relations d'arrière-plan :technologie → (sujet-monde).
Attention : les numériques sont souvent au croisement de plusieurs relations ; leur complexité est réticulaire ; la communication existe sans TIC mais elles sont paradigmatiques.
Le "Partage du Sensible" (Jacques Rancière)
"Système d'évidences sensibles qui donne à voir en même temps l'existence d'un commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives."
Concerne : l'accès au monde, la distribution des rôles, l'inclusion et l'exclusion.
Dimension politique forte : Ces conditions ne sont pas a priori, mais des "a priori a posteriori".
L'esthétique chez Rancière est l'essence même de la politique : "La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire..."
Les pratiques artistiques et médiatiques sont des "manières de faire" qui interviennent dans la distribution dusensible.
L'Habitus Numérique : Deux Sens
Habitus numérique (sens 1) : Logique interne aux technologies qui modèlent notre perception.
Les individussont compris par leur partie calculée, standardisée de leur identité.
Les algorithmes classent, ordonnent, recommandent (produisent visibilité/invisibilité).
Exemples :
Tinder : Algorithme de "désirabilité" (Elo score) qui ne montre que les profils jugés "à notre portée". C'est une distribution du sensible via des critères invisibles.
Spotify : Algorithmes de recommandation créent une "smoothness", une continuité qui efface la surprise et la vraie découverte.
Ces logiques rappellent Bourdieu (habitus, distinction), mais les algorithmes façonnent nos goûts en temps réel (Habitus Machine, Airoldi).
Les systèmes algorithmiques sont de la proto-classification : traçant des proximités et similitudes avant les catégories.
Notre identité numérique est "continuellement recalculée" (Cheney-Lippold, We Are Data).
Même les IA génératives (ChatGPT, DALL·E) fonctionnent par classification, recomposant le "déjà-là" dans un "espace latent". Ellesreproduisent les biais des données initiales.
Classifier, c'est percevoir : la classification algorithmique est un acte esthétique.
Habitus numérique (sens 2) : Manière dont nous percevons les technologies via récits et images.
Dimension esthétique (art, médias) et de la perception.
Ces représentations montrent et cachent (infrastructures, travail humain, biais).
Les IA génératives produisent leurs propres représentations (images de robots, cerveaux lumineux).
Ceci crée une boucle auto-référentielle où les stéréotypes sont reproduits (ex: images de stock d'IA).
Ce phénomène est ontologique (l'IA n'a pas d'apparence propre) et politique (naturalise une idéologie du neutre).
Contre l'Anesthétique : Vers une Image Pensive
L'IA n'est pas représentable, d'où le recours à des métaphores trompeuses ("cerveau", "nuage") qui polarisele débat.
Ces images "anesthésient" : elles donnent l'illusion de comprendre l'IA en maintenant une passivité admirative et créent une division experts/profanes.
Ce que Romele appelle "anesthétique" : la neutralisation du sensible par l'évidence visuelle.
La solution n'est pas l'iconoclasme, mais des "images pensives" (Rancière).
Images qui résistentà leur lisibilité, créent un écart, ouvrent la réflexion.
Elles montrent le non-montrable (infrastructures, contradictions).
Exemples : projets artistiques contemporains, mèmes sur l'IA(humour collectif, dissensus, critique populaire).
La "Smoothness" des IA Génératives : Une Politique du Sensible
Les IA génératives produisent un monde lisse, cohérent, harmonieux ("smoothness").
Ceci n'est pas qu'un style, mais une politique du sensible qui élimine le bruit, la dissonance, la contradiction.
Elles fabriquent une perception du monde apaisée, consensuelle, évident.
Elles effacent la possibilité de la controverse, transformant l'IA en une évidence tranquille.
Philosophie de la Communication : Chapitre 3 - Éthique de la communication
"L'éthique de la communication doit reconnaître les conditions de conflictualité, d'opacité et de pluralité propres à notre époque médiatique et algorithmique." - Alberto Romele
Définition Classique et Positionnement
Classiquement : L'éthique de la communication cherche à définir les principes d'une bonne communication (et d'une bonne technologie pour les TIC/IA).
Il existe des éthiques normatives, des vertus, des valeurs, et utilitaristes.
Une communication transparente (sans accidents) est l'idéal normatif classique.
Cependant, si l'essence de la communication réside dans ses "accidents", l'objectif n'est pas de les éliminer, mais de les "habiter de la bonne manière".
La Théorie de l'Agir Communicationnel (Habermas)
Jürgen Habermas (Theorie des kommunikativen Handelns, 1981) vise à définir une rationalité propre au langage.
Elle est fondée sur la recherche de l'entente (Verständigung).
Son héritage : Humboldt (langage façonne la vision du monde, Weltansicht, transcendantal historique) et la pragmatique du langage (Austin, Searle - le langage est action, actes performatifs).
Le cœur :
Face au relativisme, la solution est le dialogue qui vise une entente mutuelle.
L'unité de base est l'échange intersubjectif, relationnel et social.
Le locuteur suppose lasincérité de l'autre.
Il en déduit une éthique de la discussion (Diskursethik) : le juste est ce qui résiste à la critique rationnelle entre égaux.
Rationalité Instrumentale vs. Communicationnelle
Rationalité instrumentale/stratégique : Orientée vers le succès, la domination (moyens-fins) → Gouverne le système technico-économique.
Rationalité communicationnelle : Orientée vers l'entente, la coopération, la reconnaissance → Appartient au monde vécu (Lebenswelt).
Habermas, à la suite de la Première École de Francfort, critique la domination de la rationalité instrumentale.
Ilcherche à sauver la raison en rééquilibrant les deux rationalités.
Le danger moderne est la colonisation du monde vécu par les logiques systémiques (médias de masse, bureaucratie, algorithmes).
La Sphère Publique (Habermas)
Dans L’Espace public (1962), il analyse la naissance de la sphère publique bourgeoise au XVIIIe siècle.
La discussion rationnelle et argumentée est la base de la légitimité politique et du modèle de la démocratie délibérative.
L'entente suppose la connaissance des règles d'interaction, la maîtrise des actes de langage et la reconnaissancemutuelle des interlocuteurs comme sujets rationnels.
Objectif : Réduire la distorsion, le mensonge, la manipulation.
Prétentions de Validité Universelles (Habermas)
Tout acte de paroleimplique quatre prétentions :
Compréhensibilité (Verständlichkeit)
Vérité (Wahrheit)
Sincérité (Wahrhaftigkeit)
Justesse (Richtigkeit)
Ces prétentions sont un idéal régulateur, un horizon normatif pour une société démocratique.
Son approche est formelle, procédurale, universaliste (s'intéresse aux conditions du dialogue).
Critiques du Modèle Habermassien
Exclusion des voix marginalisées : Il suppose un sujet déjà capable de communiquer, ignorantceux dont la parole est précaire (enfants, non-locuteurs).
Sujet universel abstrait : Critiqué par Nancy Fraser, Seyla Benhabib, Gayatri Spivak comme étant un homme blanc, éduqué, occidental.
Sous-estimation de la technique : Selon Andrew Feenberg (Critical Theory of Technology), Habermas sépare trop strictement système technique et monde vécu, sous-estimant le potentiel démocratique de la technique.
Inadéquation aumonde numérique : Face aux fake news, algorithmes filtrants, IA génératives, le modèle semble nostalgique et inapproprié pour la médiation technique.
Opacité constitutive : Larationalité est désormais socio-technique, remplaçant l'idéal de transparence.
Nostalgie du consensus : Ignorer le conflit, la dissension, la mésentente qui font partie de la vie démocratique.
Versune Éthique Agonistique de la Communication
Face aux limites d'Habermas, d'autres approches font de la dispute la condition même de la communication :
Jacques Rancière : Lamésentente (La mésentente, 1995) – quand les voix non reconnues deviennent audibles, rompant l'ordre du "partage du sensible".
Chantal Mouffe : Lathéorie de l'agonisme (Agonism, 2003) – la démocratie doit canaliser le conflit entre adversaires (à reconnaître) non ennemis (à éliminer).
Cette éthique se fonde sur la créativité du dissensus, non la transparence ou le consensus.
Elle plaide pour ouvrir des espaces de parole à des formes non-rationnelles (esthétiques, affectives).
Habermas amis en lumière la raison du langage, mais a oublié que cette raison est historiquement et politiquement située.
Passer de la communication transparente à la communication agonistique : un déplacement éthique et politique nécessaire.
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